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Les premières phrases

«  Paulette Lestafier n’était pas si folle qu’on le disait. Bien sûr qu’elle reconnaissait les jours puisqu’elle n’avait plus que ça à faire désormais. Les compter, les attendre et les oublier. Elle savait très bien que c’était mercredi aujourd’hui. D’ailleurs elle était prête ! Elle avait mis son manteau, pris son panier et réuni ses coupons de réductions. Elle avait même entendu la voiture de la Yvonne au loin… Mais voilà, son chat était devant la porte, il avait faim et c’est en se penchant pour reposer son bol qu’elle était tombée en se cognant la tête contre la première marche de l’escalier. 

Paulette Lestafier tombait souvent, mais c’était son secret. Il ne fallait pas en parler, à personne.

« A personne, tu m’entends? » se menaçait-elle en silence. « Ni à Yvonne, ni au médecin et encore moins à ton garçon… »

Il fallait se relever lentement, attendre que les objets redeviennent normaux, se frictionner avec du Synthol et cacher ces maudits bleus.

Les bleus de Paulette n’étaient jamais bleus. Ils étaient jaunes, verts ou violacés et restaient longtemps sur son corps. Bien trop longtemps. Plusieurs mois quelquefois… C’était difficile de les cacher. Les bonnes gens lui demandaient pourquoi elle s’habillait toujours comme en plein hiver, pourquoi elle portait des bas et ne quittait jamais son gilet.

Le petit, surtout, la tourmentait avec ça :

- Alors, Mémé ? C’est quoi ce travail ? Enlève-moi tout ce bazar, tu vas crever de chaud ! »

Non, Paulette Lestafier n’était pas folle du tout. Elle savait que ses bleus énormes qui ne partaient jamais allaient lui causer bien des ennuis un jour… »

Circonstances de lecture

Dévoré dès sa sortie en 2004. Un bonheur de lecture.

Impressions

Anna Gavalda sait transporter ses lecteurs avec des histoires toutes simples qui rendent heureux, et qui émeuvent en même temps. Je ne m’en lasse pas. Ici, des êtres égarés se rencontrent, et, ensemble, arrivent à braver la vie. Les Anna Gavalda sont des romans bien épais, dont on aimerait qu’ils ne se terminent jamais.

Un passage parmi d’autres

 Le pilon de la vie lui avait appris à se méfier des certitudes et des projets d’avenir, mais il y avait une chose dont Camille était sûre : un jour, dans très très longtemps, quand elle serait bien vieille, encore plus vieille que maintenant, avec des cheveux blancs, des milliers de rides et des taches brunes sur les mains, elle aurait sa maison à elle. Une vraie maison avec une bassine en cuivre pour faire des confitures et des sablés dans une boîte en fer blanc cachée au fond d’un buffet. Une longue table de ferme, bien épaisse, et des rideaux de cretonne. Elle souriait. Elle n’avait aucune idée de ce qu’était la cretonne, ni même si cela lui plairait, mais elle aimait ces mots : rideaux de cretonne… Elle aurait des chambres d’amis et, qui sait ? peut-être des amis ? Un jardin coquet, des poules qui lui donneraient de bons œufs à la coque, des chats pour courir après les mulots et des chiens pour courir après les chats. Un petit carré de plantes aromatiques, une cheminée, des fauteuils défoncés et des livres tout autour. Des nappes blanches, des ronds et des serviettes chinés dans des brocantes, un appareil à musique pour écouter les mêmes opéras que son papa et une cuisinière à charbon où elle laisserait mijoter de bons œufs carottes toute la matinée…

De bons œufs carottes… n’importe quoi…

Une petite maison comme celles que dessinent les enfants, avec une porte et deux fenêtres de chaque côté. Vieillotte, discrète, silencieuse, envahie par la vigne vierge et les rosiers grimpants. Une maison avec des gendarmes sur le perron, ces petites bêtes noires et rouges qui vont toujours collées deux par deux. Un perron bien chaud qui aurait emmagasiné toute la chaleur du jour et sur lequel elle s’assiérait le soir, pour guetter le retour du héron…

Et puis une vieille serre qui lui tiendrait lieu d’atelier… Enfin ça, ce n’était pas sûr… Jusqu’à présent, ses mains l’avaient toujours trahie et peut-être valait-il mieux ne plus compter sur elles…

Peut-être que l’apaisement ne pouvait pas passer par là finalement ?

Par où alors ? Par où, s’angoissait-elle soudain.

Par où ?

Ensemble, c’est tout – Anna Gavalda – 2004 (Editions le dilettante)