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Le Nom du Vent – Patrick Rothfuss

29 samedi Juin 2013

Posted by Aurélie in Fantasy, Romans étrangers

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Bragelonne, Critique de livre, Fantasy, Le Nom du Vent, Patrick Rothfuss, roman

Les premières phrases

Patrick Rothfuss - Le Nom du Vent«  C’était de nouveau la nuit. L’auberge de la Pierre levée était envahie par le silence, un silence en trois parts.

Le premier était un calme en creux, l’écho de choses absentes. S’il y avait eu du vent, il aurait soupiré en passant entre les arbres, fait grincer la chaîne de l’enseigne et chassé le silence sur la route comme un tas de feuilles mortes. S’il y avait eu une foule de clients, même une poignée seulement, attablés dans la salle de l’auberge, ils auraient rempli le silence de leurs conversations et de leurs rires, du vacarme et des clameurs que l’on s’attend à trouver dans un débit de boissons à une heure avancée de la nuit. En fait, il n’y avait rien de tout cela et seul le silence demeurait.

A l’intérieur de l’auberge, deux hommes étaient installés à un bout du comptoir. Ils buvaient avec une tranquille détermination, évitant de discuter de nouvelles inquiétantes. Ainsi, ils ajoutaient un petit silence maussade au premier, celui qui était plus vaste, celui qui était creux, combinant avec une lui une sorte d’alliage, un genre d’harmonie.

Le troisième silence n’était pas facile à remarquer. Si vous aviez tendu l’oreille pendant une heure, vous auriez pu commencer à déceler sa présence dans les lattes du plancher sous vos pieds, dans le bois rugueux des barils disposés derrière le comptoir. Il était dans le poids des pierres noircies du foyer, qui retenaient encore la chaleur d’un feu depuis longtemps éteint. Il était dans le va-et-vient du chiffon de lin blanc qui passait et repassait sur le bois du comptoir. Et il était entre les mains de l’homme qui se tenait là, astiquant la planche d’acajou qui luisait déjà sous la lampe.

L’homme avait des cheveux d’un roux violent, d’un rouge de flamme. Le regard sombre et lointain, il se déplaçait avec l’assurance tranquille de celui qui sait beaucoup de choses. « 

Circonstances de lecture

J’en avais lu beaucoup de bien, et je n’ai pas été déçue.

Impressions

Il est souvent difficile de trouver un roman de fantasy bien écrit. Le Nom du Vent fait partie de ceux-là. Patrick Rothfuss écrit avec justesse, comme un conteur que l’on écouterait au coin du feu. Son héros, Kvothe, un aubergiste à l’apparence tranquille, nous raconte son histoire, celle d’un jeune prodige au destin peu ordinaire, animé par un esprit de vengeance qui le conduira sur les pas des Chandrians, ces êtres maléfiques dont quasiment personne n’ose évoquer le nom de peur de disparaître… A peine le 1er Tome terminé, on ne peut s’empêcher de se plonger aussitôt dans le second volume !

Un passage parmi d’autres

 – D’une certaine manière, tout a commencé lorsque je l’ai entendue chanter. Sa voix se mêlait à la mienne, en harmonie. Sa voix semblait le portrait de son âme : farouche comme le feu, tranchante comme des éclats de verre, fraîche et suave comme le trèfle.

Kvothe secoua la tête.

– Non. Tout a commencé à l’Université. J’y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires. La magie de Taborlin le Grand. Je voulais apprendre le nom du vent. Je voulais le feu et les éclairs. Je voulais les réponses à des milliers de questions et aussi avoir accès à leurs archives. Mais ce que j’ai trouvé à l’Université fut loin de répondre à mes attentes et j’en ai été consterné.

Mais j’imagine que le vrai commencement découle de ce qui m’a conduit à l’Université. Des feux inexplicables au crépuscule. Un homme aux yeux de glace au fond d’un puits. L’odeur du sang et de cheveux brûlés. Le Chandrian. Oui, je crois que c’est à partir de là que tout commence. A bien des égards, c’est l’histoire du Chandrian.

Kvothe secoua la tête, comme pour se libérer de sombres pensées.

– Je suppose cependant que je dois remonter encore plus loin. Si cela doit être une relation de mes faits et gestes, je peux bien y consacrer un peu de temps. Cela vaudrait la peine que les souvenirs que l’on garde de moi comportent quelque vérité, à défaut de flatteries.

Mais qu’aurait dit mon père, s’il m’avait entendu raconter une histoire de cette façon ? « Commence par le commencement ! » Fort bien. Puisque nous sommes censés raconter une histoire, faisons-le dans les règles.

Kvothe se pencha en avant dans son fauteuil.

– Au commencement, pour autant que je sache, le monde fut créé à partir du vide sans nom par Aleph, celui qui donna un nom à toute chose. Ou bien, selon les versions, celui qui découvrit les noms qu’avaient déjà les choses.

Le Nom du Vent – Patrick Rothfuss – avril 2009 (Bragelonne)

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Anima – Wajdi Mouawad

06 jeudi Juin 2013

Posted by Aurélie in Policiers / Thrillers, Romans français

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Étiquettes

Actes Sud, Anima, Critique de livre, Leméac, roman, Wajdi Mouawad

Les premières phrases

Wajdi Mouawad - Anima«  Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir.

Lâchant le sac plastique jaune, le matin même elle lui avait dit de sa voix enjouée Tu achèteras du thon car le-thon-c’est-bon, il comprenait qu’elle était morte puisqu’elle avait les yeux ouverts, le regard fixe et tenait, entre ses mains, sa blessure, le couteau planté là dans son sexe.

Otez la terre dessus ma tête, voulut-il hurler, comme au jour ancien où des hommes l’avaient enterré vivant. Il ne faut pas que je pleure, s’était-il répété, si je pleure, si je crie, ils recommenceront, me sortiront, me tueront et me remettront dedans. Et là encore, debout au milieu du corridor de l’entrée, perdant la mesure du temps, il n’a pas bougé, n’a pas respiré, de peur que cela ne recommence, qu’elle ne meure de nouveau, ce qui était absurde enfin puisqu’elle était morte de toute évidence, les mains agrippées à la lame, bouquet de fleurs sur son ventre cassé. Sans doute avait-elle tenté de retirer le couteau durant son agonie, je l’ignore, mais si tel était le cas, elle a dû mourir avant, l’effort exigeant trop de sang. Il a imaginé, j’en suis sûr, les derniers battements de son coeur, poisson-chat au milieu de la poitrine, abandonné à lui-même, entraîné vers les profondeurs. Il a imaginé, j’en suis sûr, son sang courir une dernière fois, fuite effrénée, aveugle, à travers le dédale de ses veines pour jaillir comme un éclat de rire par la blessure ouverte, son sexe, où le couteau avait été planté puis replanté puis replanté et replanté encore. « 

Circonstances de lecture

Coup de cœur de mon libraire, je l’ai acheté sans trop savoir à quoi m’attendre.

Impressions

Anima est un livre choc, un livre coup de poing, mélange de poésie et d’une extrême violence. Le héros, Wahhch Debch, découvre sa femme atrocement assassinée dans son salon. Il n’a plus alors qu’une obsession : retrouver son meurtrier, pour être sûr que ce n’est pas lui-même qui l’a tuée ! Commence alors un road movie à la poursuite du meurtrier mais aussi de son passé, du Canada au Nouveau Mexique en passant par les Etats-Unis et le Liban.

Et, parce que Wahhch ne trouve sans doute plus les mots pour exprimer sa souffrance, ce sont des animaux croisés le long de son périple qui vont raconter son histoire. Du chat domestique découvrant son maître agenouillé près de sa maîtresse morte, aux papillons, araignées, serpents, oiseaux, chevaux jusqu’à un chien terrifiant et magnifique. En choisissant de montrer la bestialité de l’être humain à travers les yeux des bêtes, Wajdi Mouawad réussit un superbe roman, dont on ressort remué par l’écriture emplie de poésie et la violence des mots et de l’histoire.

Un passage parmi d’autres

 Il m’a parlé du malheur qui fond parfois sur les humains et de la douleur engendrée par la permanence de la mémoire que rien n’efface, sauf la mort. Il a levé la tête et m’a indiqué l’étoile qui se tient fixe à la verticale du pôle et autour de laquelle tournent sans fin les constellations du ciel. « Aigle, Cygne, Ours, Dragon et Cheval. Tu la vois ? C’est l’étoile du Nord. Ainsi, malheurs, bonheurs, pertes et joies tournent pareillement autour de nos vies, et si aujourd’hui tu es malheureux, demain tu seras de nouveau heureux. Cette vérité si simple, si pure, je la connais depuis toujours et pourtant je ne sais plus ce qu’elle signifie, elle n’est plus que mots, que lettres accolées sans plus de sens, cendre, farine dans ma bouche. La parole s’effrite, elle s’effrite comme ces villes qui passent et défilent sous nos yeux : où sont-elles à présent ? Et moi, je suis ce wagon sans murs, ni plafond, ni marchandises, à la merci du vent, poussé, tracté par une locomotive dont je ne connais ni la destination ni le chauffeur. Mais tant pis. Je n’ai plus rien à craindre. J’irai jusqu’au bout des rails même si le brouillard me semble d’une épaisseur infinie. » Il a refermé les yeux, il s’est blotti contre moi et, malgré le vacarme de cet attelage qui nous entraînait, malgré l’agitation qui ravageait mon esprit, il a essayé de s’endormir.

Anima – Wajdi Mouawad – 2012 (Actes Sud – Leméac)

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