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« Du monde
les braises
nous parcourons
à un telle vitesse
que nous ne savons plus
comment freiner
comment revenir en arrière
et s’il serait souhaitable de faire demi-tour
c’est le piège de la nostalgie
le mal du retour »
Impressions
Ce titre est un ovni littéraire, un road-trip post-apo criant de vérité. Il nous projette dans un futur qui ressemble terriblement à notre présent, à deux différences près : le réchauffement climatique a atteint un niveau (encore plus) critique, et l’écrit a disparu. Comprenez par là que, dans un souci purement écologique bien entendu, la fabrication de livres a été mise à l’arrêt. La pâte à papier est réservée aux emballages, aux cartons, pas à une chose aussi futile que la culture. La consommation de masse avant la magie des mots. Dans ce contexte, pas étonnant que les nouvelles générations ne sachent même plus lire ni écrire. Quant aux anciens, ils ont oublié, pour la plupart, comment lire ou font semblant de ne plus s’en souvenir.
Un homme et une femme, pas vraiment un couple, plutôt deux âmes soeurs se sentant en inadéquation avec la société, parcourent les routes sans destination particulière en tête. Ils longent des forêts incendiées, pénètrent par effraction dans des villas de riches absents. Il détruit des piscines, explose le pare-brise de SUV, tague les murs de graffitis improbables. Tous deux luttent à leur manière : elle écrit des poèmes, lui un journal de route – journal que nous, lecteurices, lisons – parsemé de citations provenant de livres publiés par le passé (1 036 au total !). Albert Camus, Ray Bradbury, Céline Minard, Wajdi Mouawad, Arthur Rimbaud, Ursula K. LeGuin, Jeanne Benameur, Philip Pullman et tant d’autres participent ainsi à l’originalité et à la force de cette histoire où les livres sont interdits. Je me demande juste comment Éric Pessan a choisi ces citations ?
Si la deuxième partie du livre m’a moins transportée que la première, je ne peux que vous recommander la lecture de ce roman. Parce qu’il dénonce, à la manière de Ray Bradbury, la dérive vers une société autoritaire et liberticide. Cette dérive « douce », presque invisible à qui se complaît dans son quotidien tranquille et dans le modèle que les écrans nous vendent à longueur de temps. Alors, de ces deux « intellectuels radicaux », performeurs d’actions artistiques passant quasi-inaperçues, je me dis qu’on pourrait toutes et tous s’en inspirer pour éviter, justement, d’en arriver à oublier comment lire, écrire, réfléchir, penser. « Je rêve encore d’une contamination, d’un soulèvement, d’une révolution, je rêve qu’en apercevant le pare-brise brisé, quelqu’un aura alors envie d’imiter mon geste, il inventera sa façon de faire de l’art, il ira crever des pneus de 4×4 ou dégommer les écrans publicitaires lumineux. Et que peu à peu une insurrection débute, par contamination, à partir d’un acte infime qui transformera le monde en exposition générale joyeuse et bordélique. Je voudrai tant croire à la possibilité d’une action collective. » Peut-être que conserver des livres dans une bibliothèque, les lire, les partager, constitue aussi en soi le début d’un acte de résistance…
On ne verra pas les fleurs le long de la route – Éric Pessan – Janvier 2026 – Aux forges de Vulcain – Illustration de couverture réalisée par Elena Vieillard
