Le Clou – Zhang Yueran

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Les premières phrases

«  Depuis mon retour à Nanyuan il y a quinze jours, je ne suis pas sortie, sauf au supermarché du coin. En fait si, je suis passée à la pharmacie pour mes insomnies. Jusqu’à ce matin où il a sombré dans le coma, je n’avais pas quitté la maison. Le temps était couvert, dans la chambre, il faisait lourd. Je me tenais près du lit à veiller cet homme en train de mourir, l’ombre de la mort rôdait comme un vol noir de chauves-souris tournoyant au plafond. Elle serait bientôt là. J’ai quitté la pièce.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais très envie de découvrir cet écrivain, pour la première fois publié en France.

Impressions

Par un soir de neige, deux trentenaires, Li Jiaqi et Cheng Gong, amis d’enfance, se retrouvent après plusieurs années de séparation. Chapitre après chapitre, ils prennent la parole à tour de rôle pour se souvenir de leur enfance, parler de leur vie d’adultes et révéler petit à petit un secret de famille impliquant leurs grand-parents, secret qui les a marqués à jamais.

A la manière d’un puzzle, Zhang Yueran dévoile les non-dits autour du drame que les adultes ont voulu cacher aux deux enfants, cette affaire du « clou » qui a cependant traversé les générations. Une lecture qui se savoure lentement, au rythme de la neige tombant en lourds flocons sur la ville de leur enfance.

Un passage parmi d’autres

 A chaque fois que me revient le souvenir de cet hiver-là, je nous revois avançant côte à côte dans le brouillard, un brouillard compact, sépulcral, illimité. C’est peut-être la description la plus juste de notre enfance. Nous étions au cœur de l’immense brume formée par le secret, nous avancions droit devant, dans l’ignorance, sans rien distinguer de la route, sans savoir où nous allions. Des années plus tard, devenus adultes, nous avons cru que nous étions enfin sortis de ce brouillard et distinguions clairement le monde sous nos yeux. Mais il n’en était rien. Nous nous en étions simplement revêtus, il était devenu pour l’un et l’autre un cocon.

Zhang Yueran – Le Clou – 22 août 2019 (Zulma)

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Borgo Vecchio – Giosuè Calaciura

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Les premières phrases

«  Il s’appelait Domenico, mais il ne le savait pas. On l’avait toujours appelé Mimmo.

Il était né le premier dimanche de septembre en sortant de sa mère par les pieds.

Il y avait une pluie fine qui vous trempait, et une légère brume au parfum de sous-bois, jamais vue dans cette ville-là. D’autres brumes dominaient, elles avaient la lourde consistance des fumées des rôtisseries en plein air que le vent de mer brouillait en tourbillons voltigeurs, apportant des odeurs de viande jusque dans les maisons de ceux qui, de la viande, n’en mangeaient jamais. Ils en éprouvaient à la fois un certain plaisir et une certaine douleur. Mais le jour où naquit Mimmo, la brume avait la consistance des contes.  »

Circonstances de lecture

Lu à l’occasion de la rentrée littéraire.

Impressions

« Borgo Vecchio » se lit comme une fable ou une tragédie douce amère, le malheur imprégnant irrémédiablement ce quartier pauvre de Palerme. On se prend aussitôt d’affection pour ses héros cabossés dès l’enfance. A l’instar de Cristofaro, battu chaque soir par son père, de Celeste, fille de la prostituée du quartier, recluse sur le balcon pendant les heures de travail de sa mère, de Toto, voleur au grand cœur. Et de Mimmo, vivant au centre de tout de cela, secrètement amoureux de Celeste et meilleur ami de Cristofaro.

Giosuè Calaciura nous embarque avec lui dans cette fable violente et émouvante sans être larmoyante, imprégnée de réalisme magique et d’une écriture délicate. Une jolie surprise.

Un passage parmi d’autres

 Alors, ils prirent l’autobus en faisant comme s’ils étaient contents. Ils traversèrent la ville déserte des vacances et se mirent à la fenêtre quand le bus traversa le parc. Ils se sentaient adultes. En regardant les arbres, ils furent pris d’une mélancolie qu’ils ne pouvaient pas s’expliquer. Peut-être était-ce tout ce vert qui n’avait pas de saisons et ne vieillissait jamais, peut-être étaient-ce ces femmes noires qui se vendaient le long des avenues et, pour s’amuser, faisaient des clins d’œil à Mimmo qui répondait d’un geste de la main. Peut-être était-ce simplement la fin de l’été et sentaient-ils que le temps passait comme si on guérissait d’une maladie.

Giosuè Calaciura – Borgo Vecchio – 22 août 2019 (Notabilia)

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Cadavre exquis – Agustina Bazterrica

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Les premières phrases

«  Demi-carcasse. Étourdisseur. Ligne d’abattage. Tunnel de désinfection. Ces mots surgissent et cognent dans sa tête. Le détruisent. Mais ce ne sont pas seulement des mots. C’est le sang, l’odeur tenace, l’automatisation, le fait de ne plus penser. Ils s’introduisent durant la nuit, quand il ne s’y attend pas. Il se réveille le corps couvert de sueur car il sait que demain encore il devra abattre des humains.  »

Circonstances de lecture

Parce que cette histoire m’intriguait.

Impressions

Vous vous demandez s’il ne serait pas temps de réduire votre consommation de viande ? Lisez donc « Cadavre exquis » ! Cela vous coupera toute envie de manger de nouveau un bon steak saignant !

Alors que la société légalise la consommation de bétail humain (les animaux auraient été contaminés par un virus), l’animalité et la cruauté des hommes ressortent au grand jour, en toute impunité. Une lecture nauséeuse à souhait, qu’il vous sera cependant bien difficile de lâcher. Les scènes décrivant les abattoirs sont presque insoutenables. Visionnaire, Agustina Bazterrica ? Espérons que non… En attendant, elle met le doigt sur tous les travers de la chaîne alimentaire et sur la cruauté des hommes envers les animaux. L’homme, un animal comme les autres ? Un premier roman qui fait froid dans le dos jusqu’à cette scène finale dont j’ai mis du temps à me remettre…

Un passage parmi d’autres

 Il se repasse en boucle la même publicité. Une belle femme tirée à quatre épingles sert le dîner à son mari et ses trois enfants. Elle regarde la caméra en disant : « Je donne à ma famille de la nourriture spéciale : la viande de toujours, mais en encore meilleure ! » La famille sourit et mange. Le gouvernement, son gouvernement, a décidé de donner un nouveau nom au produit. La viande humaine s’appelle désormais « viande spéciale ». Elle a cessé d’être seulement de la viande pour devenir « bavette spéciale », « côtelette spéciale », « rognon spécial ».

Lui ne dit pas viande spéciale. Pour faire référence à ces humains qui ne seront jamais des personnes, mais toujours des produits, il utilise les termes techniques. Il parle de quantité de têtes à transformer, de lot en attente dans la bouverie, de ligne d’abattage censée respecter un rythme constant et rigoureux, d’excréments à revendre pour fabriquer de l’engrais, d’ateliers de découpe. Personne ne doit plus les appeler « humains » car cela reviendrait à leur donner une entité ; on les nomme donc  » produit », ou « viande », ou « aliment ». Sauf lui, qui voudrait n’avoir à les appeler par aucun nom.

Agustina Bazterrica – Cadavre exquis – 21 août 2019 (Flammarion)

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Zébu Boy – Aurélie Champagne

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Les premières phrases

«  Quarante-quatre fois treize. Moins soixante-quatorze. Moins soixante. Il trancha:

« Il m’en faut cent… »

Un caisson de bois au milieu de la pièce faisait office de guéridon. Ambila y posa une liasse de billets de vingt et tenta vainement d’ériger en piles un tapis de pièces éparses :

« Quatre cents francs… C’est ce que j’ai. »

Randrianantoandro éclata d’un rire théâtral.

« Pour ça, je t’en donne quatre-vingts. Et c’est déjà trop. »

Ambila se pinça les lèvres. Ses lunettes glissaient sur son nez.

L’ombiasy était tenu par tous comme le meilleur de l’île. Impossible de repartir avec si peu. Quatre-vingts amulettes. Pas après tout ce chemin. Ni la route à venir. Il insista et face au refus du sorcier, sortit sa chaussette.

L’ombiasy resta un moment en arrêt devant les renflements du bas de laine qu’il soupesa d’une main à l’autre. Chaque roulis provoquait un petit bruit sec qui semblait ricocher sur les murs humides. Il vida le contenu sur la caisse.

Une centaine de dents se dispersa sur le bois au milieu des pièces : incisives, molaires, canines de toute taille et tout aspect.  »

Circonstances de lecture

Parce que l’histoire se déroule à Madagascar.

Impressions

Vous ne ressortirez pas indemne de la lecture de « Zébu Boy ». Aurélie Champagne signe ici un premier roman percutant sur ces Malgaches ayant risqué leur vie pour la France lors de la seconde guerre mondiale, renvoyés dans leur pays sans le moindre merci. Ils doivent rendre leurs chaussures de soldat et attendre une solde de combat qui n’arrivera jamais. Zébu Boy est de ceux-là. Mais, revenu entier de la guerre, il compte bien prendre sa revanche et racheter le cheptel de son père, quand commence à gronder la révolte de tout un peuple.

Un roman poignant et violent, où flottent les esprits de la forêt, les croyances malgaches et le deuil jamais cicatrisé de la disparition de la mère. A lire pour découvrir cette période peu connue de l’histoire malgache.

Un passage parmi d’autres

 On s’est rabattus dans le bois. J’ai été le premier à couvert quand les Alboches ont jailli. Tayeb hurlait comme un veau. Aucun de nous n’avait ni pétoire ni arme, et les autres mitraillaient. J’ai vu le grand corps d’Amadou basculer dans les airs. Fauché dans les herbes hautes. J’ai gueulé quelque chose. Bouge pas, bouge pas, j’ai dit. Je braillais en malgache. Derrière, Tayeb déraillait complètement. Je me suis planqué dans les broussailles, j’ai attendu que les sentinelles le prennent en chasse. Amadou étendu, ses longues jambes ballotaient.

Une balle s’était fichée dans son épaule. Un trou par où ses forces s’éventaient. Mais Amadou Ba Adi souriait. T’en fais pas, il a dit, et dans cette maudite forêt sombre, ses dents en or rutilaient comme une verroterie. Blanc or blanc or blanc blanc. Trois nuits, on y a passé. Enchevêtrés les uns dans les autres comme une portée de chats. Blanc or blanc or blanc blanc. Le corps gelé en pleine forêt.

Aurélie Champagne – Zébu Boy – août 2019 (Monsieur Toussaint Louverture)

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Un peu de nuit en plein jour – Erik L’Homme

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Les premières phrases

«  Féral est dans l’arène, sur le sol de béton crasseux marqué de taches sombres mal épongées. Torse et pieds nus, pantalon de toile. Il attend, impatient, son corps frémit, le sang bat dans ses tempes, il serre et desserre ses poings déformés d’avoir tant frappé, serre et desserre ses mâchoires carrées, piquées de poils gris. Enfin ! L’ancien gymnase frissonne. Le public est nombreux. Insatiable. Il est venu pour les odeurs de sueur, les impacts des coups sur la chair dans la pâle lumière des néons, les cris, les jets de sang, l’exaltant exutoire – l’exultoire.  »

Circonstances de lecture

Attirée par le titre.

Impressions

Erik L’Homme signe avec « Un peu de nuit en plein jour » une histoire d’amour de toute beauté. Dans un Paris futuriste où la nuit règne en permanence, il fait se rencontrer Féral et Livie : lui, le plus vieux des lutteurs (45 ans), et elle, jeune femme de 20 ans, lutteuse et danseuse. Erik L’Homme décrit une société au fossé social encore accru au fil des ans. Les hommes du bas de la pyramide tentent de survivre dans un monde urbain où leur bestialité ressort sous un ciel « mi-nuit mi-jour » dépourvu d’étoiles. Reste que dans les souvenirs de Féral et dans le livre offert par Livie, la nature y est décrite tout en poésie. Un roman violent, sensuel, écrit magnifiquement. Tout simplement sublime. Un joyau de la rentrée littéraire.

Un passage parmi d’autres

 – Je sais que je n’ai que cette vie, trop courte, et qu’il m’appartient d’en faire quelque chose ou de n’en faire rien.

– C’est fascinant… Tu portes encore une trace durable de sauvagerie.

– Vouloir vivre pleinement sa vie, c’est de la sauvagerie ?

– Être décidé à la vivre selon ses propres normes, oui.

Erik L’Homme – Un peu de nuit en pleine jour – août 2019 (Calmann Lévy)

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Une bête au paradis – Cécile Coulon

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Les premières phrases

«  De chaque côté de la route étroite qui serpente entre des champs d’un vert épais, un vert d’orage et d’herbe, des fleurs, énormes, aux couleurs pâles, aux tiges vacillantes, des fleurs poussent en toute saison. Elles bordent ce ruban de goudron jusqu’au chemin où un pieu de bois surmonté d’un écriteau indique :

VOUS ÊTES ARRIVÉS AU PARADIS

En contrebas, le chemin, troué de flaques brunes, débouche sur une large cour : un rectangle de terre battue aux angles légèrement arrondis, mangé par l’ivraie.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Cécile Coulon.

Impressions

Le nouveau roman de Cécile Coulon sent la campagne à plein nez. Mais pas celle des cartes postales ou des vacances d’été idylliques. Dans « Une bête au paradis », l’air transpire de bouse de vache, de la sueur du labeur, des groins couinant des cochons, du caquètement vorace des poules, du sexe des hommes et des femmes. Tout cela dans l’univers clos du « Paradis », une ferme tenue par des femmes. L’amour, la mort, la trahison et la vengeance bestiale font peser sur ce roman une tension palpable dès les toutes premières lignes. C’est beau, poignant, envoûtant, noir et violent tout à la fois. Ce roman pique les yeux et le ventre. Cécile Coulon rappelle ici qu’on est, au fond, tous des bêtes  et que ce côté animal en nous peut ressortir de bien des façons.

Un passage parmi d’autres

 Le lit de Gabriel ressemblait au frère de Blanche : défait mais accueillant. Maintenant qu’elle y passait ses nuits, Aurore comprenait qu’elle ne soignerait pas Gabriel, qu’il y avait en lui un arbre noir depuis l’enfance, que la mort de ses parents avait arrosé de colère ; elle ne pouvait pas le tomber, cet arbre, seulement couper quelques branches quand elles devenaient trop encombrantes. Elle le rafraîchissait, le frictionnait de ses mots et de son sourire, elle le secouait pour que tombe de son âme des feuilles mortes et des fruits empoisonnés.

Cécile Coulon – Une bête au paradis – août 2019 (L’iconoclaste)

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Le contraire d’une personne – Lieke Marsman

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Les premières phrases

«  Enfant, j’aimais m’imaginer concombre. Le soir, couchée les bras le long du corps, sous ma couette « dinosaures », les jambes bien à plat ou un peu ramenées vers mon ventre, je tentais de prendre pendant quelques instants la forme de mon légume préféré. J’suis un concombre, j’suis un concombre, j’suis un concombre, chuchotais-je à mon moi de huit ans, jusqu’au moment où je me disais qu’un concombre, ça ne chuchote pas. Alors, je me mettais à réciter mentalement mon mantra, jusqu’à ce que je me rende compte qu’un concombre, ça ne se parle pas non plus à soi-même. Mais en général, au moment en question, j’avais déjà sombré dans un profond sommeil.  »

Circonstances de lecture

Parce que le titre m’a attirée.

Impressions

L’héroïne de ce roman, Ida, vit aux Pays-Bas. Elle nous livre ses réflexions sur son enfance, sa vie d’adulte, ses relations amoureuses (notamment celle avec sa petite amie Robin), la dépression, mais aussi le réchauffement climatique et sa vision de l’être humain. A travers cette introspection, Lieke Marsman signe un roman singulier.  On y  parle sentiments, philosophie et environnement. C’est intrigant et passionnant ! Entrez donc dans la tête d’Ida : vous vous confronterez à la vision d’une personne qui se pose beaucoup de questions sur elle-même, sur les autres, sur les enjeux de notre époque, et l’impact de l’homme sur la planète. Le tout sous une forme mêlant citations d’auteurs et de philosophes (Naomi Klein, Kierkegaard…), journal intime, listes d’idées, interviews ou encore questionnaires. Un livre qui fait travailler les méninges.

Un passage parmi d’autres

 Ma propre apathie est une conséquence de la façon dont la génération de mes parents nous transmet le monde ; mon cynisme une expression de désarroi : je recours à des blagues cyniques pour me tenir debout dans un monde que je n’ai pas choisi, que je n’aurais jamais choisi, mais auquel je ne vois aucun moyen d’échapper. Car quoi que nous reprochions à la génération qui nous précède, ses dirigeants ont, nom d’un chien, tout réglé comme du papier à musique. Élaboré un système tellement bien ficelé qu’il élimine par avance ses adversaires en élevant toute forme de contradiction au rang de produit de luxe. Ceux qui ont le temps de manifester ne travaillent pas assez dur. Ceux qui sont au chômage sont paresseux. Encore un petit effort et ceux qui n’ont pas à manger seront coupables.

Lieke Marsman – Le contraire d’une personne – mai 2019 (Rue de l’échiquier)

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Écoute la ville tomber – Kate Tempest

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Les premières phrases

«  Ça vous rentre dans la peau. On n’en prend pas conscience tout de suite, seulement quand on regarde ce qu’on a toujours connu, ce qu’on laisse derrière soi, par les vitres de la voiture.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais très envie de découvrir Kate Tempest.

Impressions

Que s’est-il passé pour que trois jeunes gens – Becky, Harry et Leon – se retrouvent à fuir les rues de Londres, une valise pleine de billets sur la banquette arrière ? Voilà ce que Kate Tempest s’emploie à raconter dans ce livre miroir d’une génération vivant sur le fil, entre la dure réalité d’une société désespérante et les rêves qu’on s’empresse de calfeutrer à coup de drogues et de cuites. Un roman aux phrases percutantes, aucun mot n’est superflu : on sent le talent de la poétesse et rappeuse derrière. Ça vous percute de plein fouet. La tension monte crescendo, jusqu’à la résolution finale où tout prend sens. Superbe. Kate Tempest offre ici un regard terriblement réaliste sur les travers de notre société et la lutte de chacun pour tenter de sortir la tête hors de l’eau et de faire quelque chose de sa vie.

Un passage parmi d’autres

 La ville bâille, fait craquer ses phalanges. Regarde quelques pauvres âmes sombrer, par sa faute, dans la spirale de la folie : une fille fouille de ses mains glacées une benne dans laquelle elle cherche des canalisations en cuivre, une autre est chez elle, elle lit. Une autre encore dort d’un profond sommeil. Une quatrième rigole dans l’appartement de sa copine qui lui peigne les cheveux, la suivante est amoureuse, allongée sur son lit, elle sent sa petite amie qui respire à côté d’elle. Et la dernière promène son chien au parc, elle écoute le vent qui hurle dans les arbres.

Becky danse avec Charlotte et Gloria. Au sous-sol Pete examine la poudre jaune que Neville vient de confisquer à un gosse. Leon s’envoie en l’air avec une fille appelée Delilah. Harry boit sa bière sur son muret. Chacun cherche cette étincelle qui donnera du sens à sa vie. Cette miette de perfection fuyante qui fera peut-être battre leur cœur plus fort.

Kate Tempest – Écoute la ville tomber – mars 2019 (Rivages poche)

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La fille de la supérette – Sayaka Murata

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Les premières phrases

«  Les supérettes japonaises résonnent de toutes sortes de bruits. De la clochette annonçant l’arrivée des clients à la litanie d’une idol pop faisant la promotion des nouveaux produits dans les haut-parleurs du magasin. Des voix des employés au bip du scanner à code-barres. Autant de signaux qui s’entremêlent pour venir caresser mon oreille : c’est le chant du konbini.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’aime les ambiances japonaises.

Impressions

À travers son héroïne, Keiko, 36 ans, célibataire, vendeuse dans un konbini (supérette japonaise), Sayaka Murata évoque la difficile insertion de ceux qui ne rentrent pas dans un moule, ces inadaptés au conformisme social qui n’ont pas le même idéal de vie que la majorité. À savoir, ceux qui ne désirent pas avoir d’enfant, ceux qui ne sont pas en couple, ceux qui n’ont pas de plan de carrière, ou tout simplement qui n’ont pas les mêmes réactions que les autres face aux événements du quotidien. À eux de trouver ce qui les rendra heureux, en dépit du regard des autres et de l’incompréhension de leurs proches. Autour d’une histoire toute simple en apparence, Sayaka Murata livre une belle réflexion sur l’anticonformisme.

Un passage parmi d’autres

 Les gens perdent tout scrupule devant la singularité, convaincus qu’ils sont en droit d’exiger des explications. Personnellement, je trouve ça pénible, et d’une arrogance exaspérante. Au point qu’il m’arrive, comme quand j’étais petite, de vouloir arrêter mon interlocuteur à coups de pelle sur la tête.

Sayaka Murata – La fille de la supérette – mars 2019 (folio)

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Les invisibles – Roy Jacobsen

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Les premières phrases

«  Par un jour sans vent de juillet, la fumée monte droit dans le ciel. Le pasteur Johannes Malmberget est conduit dans l’île, en bateau, où il est accueilli par Hans Barroy, pêcheur et paysan, propriétaire légitime de l’île et chef de la seule famille qui y vit. Il se tient sur le petit débarcadère que ses aïeux ont construit avec des galets et il contemple le canot à quatre avirons qui approche, les dos gonflés des deux rameurs et, derrière leurs casquettes noires, le visage souriant et rasé de frais du pasteur. Quand ils sont suffisamment près, il s’écrie : » Tiens, v’là du beau monde. »

Le pasteur se redresse dans l’embarcation, son regard se pose sur le rivage, les prés qui s’étendent devant les maisons et le petit bosquet, il écoute les cris des mouettes et des goélands qui, sur leurs buttes, poussent des aouk-aouk, comme n’importe quelle oie, comme les sternes et les échassiers qui enfoncent leur bec dans les rives aussi blanches que la neige sous le soleil dur.  »

Circonstances de lecture

Parce que cette couverture invite au voyage.

Impressions

Roy Jacobsen dévoile la vie de ces « invisibles », ces îliens coupés du continent. On y découvre le quotidien de Hans Barroy et de sa famille, en particulier sa fille, Ingrid. Ils vivent sur une île minuscule, au large de la Norvège. Et cette île, elle représente tout pour eux.

Un roman doux et cruel à la fois, comme la vie, un roman simple empreint du goût salé de la mer et du poisson, de la senteur fraîche de la brise, de la violence des tempêtes capricieuses. Cette lecture se savoure tout doucement, bercée par le quotidien de cette famille, ses joies et ses peines.

Un passage parmi d’autres

 Nul ne peut quitter une île ; une île, c’est un cosmos en réduction où les étoiles dorment dans l’herbe sous la neige. Mais il arrive que quelqu’un essaie. Ces jours-là, il souffle un vent d’est régulier.

Roy Jacobsen – Les invisibles – février 2019 (folio)

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