Lucioles – Collectif

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Les premières phrases

«  Nous avions dû partir deux jours avant pour arriver à temps et la route n’avait pas été une partie de plaisir, mais enfin j’étais là, le cœur battant, devant l’abridôme qui hébergeait la Convention.

J’avais quinze ans et c’était la première fois que j’allais y assister. Une immense banderole « Tulpa is the new IA » flottait sur le fronton. Le vaste hall était bordé de fanions colorés, les rues étaient bondées. Devant moi, le dôme jouxtait une ancienne gare routière, jonchée d’épaves de cars. il y avait du monde partout sur les trottoirs. À cette saison, la chaussée était interdite à la circulation : de longs rubans verts parcouraient la ville, couverts de fraisiers en fleurs, de premières pousses de patates et de bouquets de soucis orange vif. Cette vue me redonna un peu d’assurance. La foule qui m’entourait me donnait le vertige. J’avais grandi dans une communauté rurale autonome et je ne venais en ville qu’une fois par an. »

Impressions

15 nouvelles comme autant de petites graines d’optimisme et de futurs désirables à semer et à faire germer dans nos esprits. Voici ce que nous proposent les éditions La Volte avec ce recueil de nouvelles, préalablement publiées sur le site du média Reporterre et retravaillées pour la publication de cet ouvrage.

Sabrina Calvo, Patrick K. Dewdney, Wendy Delorme, Catherine Dufour, Sylvie Lainé, Hélène Laurain, Jean-Marc Ligny, Li-Cam, Luvan, Vincent Message, Corinne Morel Darleux, Elio Possoz, Juliette Rousseau, Stéphane Servant et Ketty Steward se sont ainsi prêté au jeu en nous donnant à voir des bribes de futurs écologiques.

Ici, les rats grignotent le plastique et la fibre, des humaines parviennent à communiquer avec la nature, des habitants creusent le béton pour essayer de redonner vie à une rivière enterrée, les apiculteurs se font itinérants, les anciens gros industriels et décisionnaires politiques vivent au Nuclear Park (je vous laisse le plaisir de découvrir leur punition), une fusée abritant des milliardaires se fait hacker, la puissance des livres prend tout son sens, les fées résistent au nouveau monde… Le recueil se termine par une expérience d’histoire dont vous êtes le héros (écrite par Elio Possoz, auteur du très bon roman Les mains vides), qui nous confronte à nos propres choix. À lire également : la postface de Vincent Lucchese, journaliste à Reporterre, expliquant la genèse de ce projet et la façon dont les fictions façonnent le monde.

Imaginer la fin du capitalisme, sortir du bourbier dystopique, montrer que d’autres futurs sont possibles, souhaitables et réalisables, voici tous les bienfaits de ce recueil qui fait du bien à l’âme.

Pour poursuivre l’expérience, d’autres nouvelles sont disponibles ici : https://reporterre.net/Les-fictions-de-Reporterre.

Lucioles – Collectif – Mai 2026 – La Volte – Illustration de couverture réalisée par Aline Zalko

Dieu.O – Sigridur Hagalin Björnsdottir

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Les premières phrases

«  Sigfus Helgason rencontre Dieu à la station de bus de Mjodd pendant qu’il attend que la pendule affiche 8h03 pour démarrer au volant du numéro 24 vers le quartier de Grafarvogur. Assis sur le siège du conducteur, il regarde droit devant lui et se rappelle un vieux poème,

Splendeur et silence règne sur

les sommets,

lorsque soudain, le ciel se déchire et la lumière le submerge. Il croit d’abord que c’est la fin du monde, que la bombe nucléaire a fini par tomber, il se prend le visage dans les mains et hurle de terreur, puis comprend que cette clarté vient de son for intérieur, le monde est le même qu’avant. Les abribus parsemés de tags sont semblables, les immeubles en béton identiques, la circulation matinale se déverse, aussi bruyante que de coutume, sur le boulevard de Reykjanes.

Sigfus est le seul qui ait changé, il déborde de lumière, d’espoir et d’une étrange gaieté, il a comme retrouvé son âme d’enfant. »

Impressions

J’avais acheté ce roman après l’avoir feuilleté et avoir gloussé trois fois en lisant quelques phrases par-ci par-là. Je n’avais aucune attente, ne l’ayant vu passer nulle part. Et j’adore ça : ne pas savoir à quoi m’attendre quand je commence à lire un roman (je ne lis quasiment jamais les quatrièmes de couverture qui en disent souvent beaucoup trop) ! J’avais juste lu un précédent roman de Sigridur Hagalin Björnsdottir, L’île, que j’avais bien aimé, sans être un coup de cœur. Conclusion : Dieu.0 fut un régal de lecture, et gagne à être plus connu et lu.

Tout commence avec un chauffeur de bus et ancien poète : il connaît subitement une illumination divine, qui ne lui apporte que des ennuis. En parallèle, une jeune fille décide de quitter le lycée où elle est harcelée. Et un journaliste au chômage se voit embaucher par une start-up ayant créé une IA de confession en ligne, une sorte de ChatGPT spirituelle. Le tout est entrecoupé de fausses coupures de journaux relatant des faits scientifiques observés, telles l’attaque d’orques contre des voiliers ou encore la mort inexpliquée de centaines d’oiseaux.

Dans Dieu.0, l’autrice arrive à aborder des thèmes d’actualité sur un ton à la fois sérieux et décalé : harcèlement scolaire, dérives liées à l’IA, destruction de notre écosystème… Rien de réjouissant… D’ailleurs, la société qu’elle décrit pourrait être la nôtre d’ici quelques années (mois ?). Les articles de presse sont ici majoritairement écrits par des IA, les sujets traités dans les médias véhiculent une fausse réalité, les emplois créatifs n’existent quasiment plus. Et avec l’application Dieu.0, une entreprise tente de prendre le contrôle des âmes des personnes déprimées, dépressives et des laissés pour compte. Reste que si l’autrice dénonce, elle propose également des pistes d’espoir, basée sur l’empathie, la solidarité, et… la poésie. Si la société actuelle vous révolte, si l’utilisation de l’IA vous met hors de vous, lisez ce roman !

Dieu.0 – Sigridur Hagalin Björnsdottir – Avril 2026 – Gaïa / Actes Sud – Traduit de l’islandais par Eric Boury

Gogmagog – Jeff Noon & Steve Beard

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Les premières phrases

«  Cady s’éveilla à six heures, par une vieille habitude, et s’assit en poussant un grognement. Ses yeux étaient tout collés et sa gorge tapissée de sable. Mais elle n’avait qu’à tâtonner pour trouver son petit-déjeuner, posé sur la table de chevet : un verre de vinaigre de malt dans lequel avait été cassé un oeuf cru. Elle le vida avec plaisir. Puis elle se leva, rota et réussit à atteindre les toilettes juste à temps pour faire pipi et caca. La journée promettait d’être belle : les rivages lointains l’appelaient.

Elle n’allait nulle part. »

Impressions

Mais que ça fait du bien de lire un roman où l’héroïne a plus de vingt ans ! Arcadia Meade, plus communément appelée Cady, traîne ses 78 ans (Hum hum…) dans un repaire pour marins sans le sous. Finie pour elle, l’époque où elle était capitaine de navire. Aujourd’hui, elle passe le temps en buvant du rhum, en entonnant des chansons grivoises, en se bagarrant et en fumant. Jusqu’au jour où une petite fille et un être artificiel viennent lui demander son aide pour traverser le fleuve, réputé dangereux, et rejoindre la ville de Ludwich.

Mélange de SF et de Fantasy, Gogmagog est une lecture originale que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Le personnage de Cady y est évidemment pour beaucoup ! Mais c’est aussi grâce au style des deux auteurs, fluide et pleine d’humour, qui nous entraînent page après page dans les aventures d’une petite troupe hétéroclite, dont les membres sont issus de différents peuples. A l’instar de Cady, pas tout à fait humaine… Mais je ne vous en dirai pas plus. Le mieux est de découvrir petit à petit les mystères de cet univers. Ici, légendes, mythes et magie, côtoient des carcasses rouillées de véhicules d’un autre temps le long d’un fleuve regorgeant de dangers. Vivement le tome 2 pour découvrir la suite des aventures de Cady et son équipe !

Gogmagog – Jeff Noon & Steve Beard – Mars 2026 – La Volte – Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Marie Surgers – Illustration de couverture réalisée par Anna Parraguette

Lay your armour down – Michael Farris Smith

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Les premières phrases

«  She moved in the solemn lamplight of the cluttered house like the vague figure of a troubled dream. She shuffled from room to room, opening drawers and closet doors and picking up things and putting them into the grocery sack. No sense or order in the gathering. A random ring and a broken bracelet from a spilled jewelry box. One shoe. A ragged notebook from the bottom of a stack of other ragged notebooks. Two postcards from a longdead sister. A handfull of hairclips. A small wooden picture frame that held the rudimentary drawing of an angel that had been created by her child decades before.

She wore a thin housecoat that hung on her aged and slender figure. Her gray hair in a matted mess. She talked to herself as she moved throughout the house. »

Impressions

Je suis totalement subjuguée par cet auteur. C’est bien simple : j’ai aimé tous les romans que j’ai lus de Michael Farris Smith ! Sa plume m’emporte dès les premières lignes et je suis comme hypnotisée par les histoires qu’il raconte. Il parvient à chaque fois à créer des personnages imparfaits (toujours en quête de rédemption) auxquels on s’attache malgré leurs défauts et (grâce à) leurs failles. En quelques lignes seulement, le décor est planté et je me suis laissée embarquer avec bonheur dans ce thriller. Ici, deux malfrats se voient confier une mission : récupérer quelque chose dans la cave d’une église. Aucun indice sur ce qu’ils doivent y trouver à part cette phrase : « Vous le saurez quand vous le verrez ». À leur arrivée, ils découvrent des cadavres et, derrière une porte au bout de la cave, ce qu’ils sont venus chercher…

Foncez lire ce livre, d’autant qu’il vient d’être traduit en VF par Juliane Nivelt aux éditions Gallmeister ! Laissez-vous porter par la plume superbe de Michael Farris Smith. L’ambiance est sombre, oppressante par moment, mais toujours pleine d’humanité. Tout est dit en peu de mots, les chapitres sont courts, le rythme haletant tout en prenant son temps. Un éclair tonne, une porte s’ouvre, une ombre rôde, la peur s’insinue au fil des pages, et on espère que tout s’arrangera malgré tout. Gros coup de cœur encore une fois pour ce thriller de Michael Farris Smith !

Lay your armour down – Michael Farris Smith – Mai 2025 – No Exit Press – Publié en VF en mai 2026 par Gallmeister – Traduit de l’anglais (USA) par Juliane Nivelt

Après la Calude – Christophe Nicolas

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Les premières phrases

 » Avant la Calude, j’étais romancier. Auteur de polars. Mes histoires racontaient comment d’honnêtes enquêteurs, lâchés par leur hiérarchie, se débattaient dans un système corrompu pour tenter de confondre les puissants criminels qui en tiraient les ficelles. Mes sept premiers livres ne m’ont pas rapporté grand-chose.

Si j’ai pu survivre, dormir au chaud et manger à ma faim, si j’ai pu tenir jusqu’au huitième roman qui aurait dû changer ma vie, je le dois à Laura, à sa confiance, à son amour et, disons-le sans détour, à son dévouement. On s’est connu à l’école primaire et depuis notre premier baiser dans la cour du lycée d’Alès, on ne s’est plus quitté. Jusqu’à la fin… »

Impressions

Dans mes lectures, j’apprécie de plus en plus d’être surprise et ce fut le cas avec le dernier livre de Christophe Nicolas, dont j’avais beaucoup aimé le polar Et les gens qui ne sont rien. Après la Calude est un roman original, mélangeant les genres du polar et de la SF. Cela peut surprendre. De mon côté, j’aime quand les auteurs ne rentrent pas dans des cases et laissent libre cours à leur imagination.

Ici, tout commence avec une pandémie : un étrange virus, la Calude, contamine une bonne partie de la population, entraînant des crises de violence extrême conduisant au meurtre puis au suicide. Vingt ans plus tard, le héros, Thierry, ancien écrivain, vit dans les Cévennes, au sein d’une petite communauté paisible. Depuis vingt ans, plus aucun meurtre n’a été recensé. Cela n’existe tout simplement plus. La solidarité a pris le pas sur tout le reste. Le capitalisme n’est plus, les êtres humains partagent le fruit de leur travail, chacun participe à la vie de la communauté en fonction de ses compétences, la méfiance envers les étrangers a disparu : « Quelque chose a changé dans le cerveau des gens, quelque chose qui les empêche désormais de supporter ou de faire supporter aux autres des situations intenables (…) Les exploiteurs sont tous morts, les rapports de domination ont totalement disparu, emportant avec eux jusqu’à la notion de classe sociale. » Et puis, soudain, un meurtre a lieu… Et l’équilibre trouvé après la Calude s’en voit ébranlé. Thierry se voit alors confié la lourde tâche de trouver le coupable.

Christophe Nicolas propose une réflexion passionnante sur la violence humaine, la vie en communauté, notre rapport aux autres, l’éducation des plus jeunes et la transmission, la solidarité, la responsabilité de chacun dans l’évolution de la société, la justice, mais aussi sur la place de l’art (et notamment de l’écriture) dans nos vies. Le mélange entre enquête et utopie peut surprendre. Il y a quelques longueurs, notamment dans la manière dont l’enquête est traitée. Reste que ces explications participent à la résolution finale (avec un twist auquel je ne m’attendais pas !), et permettent de véritablement comprendre les tenants et aboutissants de ce meurtre a priori impossible. De cette lecture, je retiendrai principalement les réflexions sociétales abordées que je trouve d’une grande justesse. Rien que pour cela, ce roman mérite d’être lu.

Après la Calude – Christophe Nicolas – Juin 2026 – Argyll – Illustration de couverture réalisée par Xavier Collette

La meilleure version de toi et autres impostures – Ketty Steward

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Les premières phrases

 » Véra, ma chérie, je sais que tu souffres, mais je vais te demander quelque chose.

Tu m’écoutes ?

Ah ! Tu sais déjà ce que je vais te demander ? Bien sûr, tu le sais.

Essaie de prendre sur toi.

On ne peut pas se permettre un deuxième signalement par l’école.

Personne n’est capable de dire ce que tu as et ce n’est peut-être rien. »

Impressions

J’ai lu ce roman en une journée. Autant dire qu’il m’a passionnée ! Tout commence avec la mère de Véra qui lui demande de ne surtout pas montrer sa souffrance à l’extérieur de la maison. Car dans une société où être en bonne santé est un devoir, elle doit absolument cacher aux autres son hypersensibilité. Puis au chapitre suivant, nous apprenons la mort de la mère de Véra, des années plus tard, mort qui l’empêchera de connaître son père, sa mère ayant toujours refusé de lui révéler son identité, le traitant simplement d’imposteur.

Voilà donc que devenue adulte, Véra se passionne pour les imposteurs, interviewant, dans le cadre de son travail de journaliste, différentes personnes désignées comme tels.

Vous l’aurez compris : Ketty Steward aborde de nombreux thèmes dans ce roman, de l’imposture à la construction de soi et de son identité, en passant par la façon dont on s’intègre dans la société, le handicap, l’hypersensibilité et l’empathie. Ce qui contribue à la richesse de ce texte. J’aurais cependant préféré que l’autrice se focalise davantage sur un sujet pour aller au bout de sa réflexion, notamment sur le handicap et l’empathie. Il n’en demeure pas moins que j’ai dévoré ce roman qui aborde des sujets sociétaux passionnants.

La meilleure version de toi et autres impostures – Ketty Steward – Mai 2026 – Goater – Illustration de couverture réalisée par Saul Pandelakis

Les Dieux lents – Claire North

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Les premières phrases

«  Je m’appelle Mawukana na-Vdnaze et je suis une très mauvaise copie de moi-même.

D’après la commandante, il est important que je canalise ma curiosité dans de grandes choses. Elle se donne beaucoup de mal pour m’occuper en permanence. Me réguler. C’est pourquoi j’ai rédigé plusieurs essais sur des sujets tels que la botanique extra-planétaire, la linguistique xéno-archéologique, la sociologie inter-espèces ou l’histoire de l’art, plus un article assez fantaisiste sur la jonglerie qui a suscité un intérêt surprenant. »

Impressions

Avec Les Dieux lents, l’autrice britannique Claire North signe un space opera ambitieux et réussi. Elle nous conte l’histoire de Mawukana na-Vdnaze, cet homme revenu d’entre les morts, être étrange instillant la peur, seul pilote capable de s’interfacer avec un vaisseau voguant en espace courbe plus d’une fois sans devenir fou. Alors qu’il aurait dû mourir lors d’une traversée, il est retrouvé vivant, sans pour autant être totalement lui-même. Depuis, il vit reclus sur une île, jusqu’au jour où il est envoyé en mission sur Adjumir, première planète devant être touchée par une supernova, selon les dires d’une étrange entité, laq Lent.

Vous l’aurez compris, ce roman est exigeant. Pour l’apprécier, lisez-le à tête reposée. Ici, Claire North nous parle de multiculturalité, de la richesse de l’univers, de la peur du vide, de la folie, de la guerre, de l’art, de l’effondrement, des langues, de la petitesse de chaque être vivant au sein de cet univers immense, et du sens de la vie. Les réflexions abordées sont passionnantes, et le tout forme un grand texte de SF.

Son héros, à l’identité trouble, plus vraiment humain depuis qu’il a côtoyé le vide de la nuit, dispose d’un côté attentiste et passif, et d’une absence quasi-totale d’émotions, caractéristiques pouvant créer une certaine distance avec les lecteurices, ce qui a été mon cas. C’est là le seul bémol à cette lecture remarquable. À noter : Claire North a réalisé un travail sur la langue et l’écriture inclusive particulièrement intéressant, en fonction par exemple des habitudes culturelles des peuples rencontrés sur différentes planètes, ou encore du genre des êtres, qu’ils soient organiques ou numériques. Un travail d’écriture, comme de traduction (bravo à Michelle Charrier !), qui participe grandement au plaisir de lecture et à l’immersion.

Les Dieux lents – Claire North – Avril 2026 – Le Bélial – Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Michelle Charrier – Illustration de couverture réalisée par Nico Taylor

La dernière transhumance – Stéphane Arnier

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Les premières phrases

«  « Invasion ! » criailla une voix de crécelle au-dessus de sa tête.

Kaisu se précipita entre les bouleaux aux feuilles jaunies et les pins aux ramures sombres. Elle arriverait trop tard pour sauver son mari – tout cela s’était déjà joué -, mais elle s’entêta. L’estomac noué d’un désespoir prémonitoire, elle courut jusqu’à repérer le rocher derrière lequel elle trouverait le corps. Elle contourna la masse de granit : Anta reposait là, le dos de sa tunique gorgé de sang. Debout au-dessus du cadavre, un guerrier vark la fixa d’un air éberlué. Une vilaine entaille au front lui empoissait la moitié du visage d’écarlate, imbibait sa barbe et ruisselait jusqu’au col de sa cape bordée d’hermine. »

Impressions

Stéphane Arnier est devenu une valeur sûre pour moi. Après avoir eu un coup de cœur pour son roman La Brume l’emportera, me voici de nouveau happée par son dernier roman, La dernière transhumance, qui m’a fait penser par certains aspects au film Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki. À peine le livre refermé, je n’ai qu’une hâte : que le tome 2 sorte (en septembre a priori) pour pouvoir connaître la fin de l’histoire !

L’auteur y dépeint merveilleusement bien les paysages du grand nord. On ressent parfaitement la beauté des lacs gelés, le souffle des rennes, le son du vent dans les branches. Ici, il nous fait suivre la dernière transhumance de Kaisu, doyenne de sa famille qui confiera bientôt sa place à son fils. Nomades par tradition, les membres de cette famille quittent leur campement d’hiver pour gagner le campement d’été, à la tête d’un vaste troupeau de rennes. Mais voilà que l’arrivée d’un étranger d’un peuple ennemi vient petit à petit fragiliser leur équilibre et faire remonter des souvenirs du passé. Au même moment, des corbeaux rôdent, et les vitaux, sortes d’esprits de la nature que seuls les enfants et certains nomades adultes peuvent voir, semblent s’agiter.

J’ai adoré découvrir les traditions de cette famille de nomades, fortement inspirés par le peuple Sami. Stéphane Arnier montre à quel point le mode de vie des nomades et l’équilibre de la nature se voient mis en danger par l’accaparement des terres à des fins d’exploitations minières notamment. Je me suis attachée à cette famille, aussi bien Kaisu, la doyenne, que son petit-fils Aslak, ou encore son fils Onnari (mon personnage préféré). Vivement la suite cet automne pour pouvoir reprendre le voyage avec eux !

La dernière transhumance – Stéphane Arnier – Avril 2026 – Mnémos – Illustration de couverture réalisée par Josef Barton

Pirate de lumière – Lily Brooks-Dalton

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 » Quelque part à l’ouest de l’Afrique, si loin de la terre que le ciel est vide dans toutes les directions, un orage éclate. L’eau est tiède, les vagues sont hautes. L’air est empreint d’humidité. Une bourrasque se lève, tourbillonne et devient autre chose : un circuit fermé qui accumule de la force, de plus en plus chargé. Ainsi croît l’orage. Il enfle. Il apprend à conserver sa forme. L’eau tiède le nourrit et l’engraisse, puis le propulse vers l’ouest. Des yeux électroniques le regardent glisser à travers l’Atlantique. Bientôt, on lui donne un nom. On rédige des rapports sur sa vitesse et sa magnitude. On prend des mesures. Il y a d’autres orages dans cet océan, d’autres poches de vent chaud et moite, d’autres nuages lestés de pluie. Mais celui-là – celui-là les surpassera tous. »

Impressions

Tout commence avec Frida. La jeune femme a peur, un ouragan approche et elle craint le pire. Elle aurait aimé évacuer mais son mari Kirby s’y refuse, il a l’habitude, il la protègera, elle et son bébé bien au chaud dans son ventre, elle et ses deux enfants à lui, nés d’un premier mariage, Lucas et Flip. Tout ira bien. Forcément, on se doute que tout n’ira pas bien. Les premiers chapitres sont courts, véhiculant à la perfection l’urgence de la situation et la tension qui monte. De cet ouragan, l’un des pires qu’a connu la Floride, naîtra Wanda, petite fille baptisée du nom-même de cet ouragan… Un héritage pas facile à porter.

L’histoire se déroule dans un futur proche. Ici, les événements climatiques sont de plus en plus extrêmes. Beaucoup fuient les zones sinistrées, quand quelques-uns décident de rester et d’essayer de s’adapter à une nature sauvage et changeante.

Pirate de lumière est un texte de toute beauté, profondément humain. Et c’est cette humanité qui touche en plein cœur à la lecture de la vie de Wanda, un être merveilleux que je n’avais nul envie de quitter. J’ai refermé ce roman la gorge nouée, les larmes aux yeux, avec l’impression de m’être fait une amie pour la vie.

Pirate de lumière – Lily Brooks-Dalton – Mars 2026 – Totem – Traduit de l’américain par Juliane Nivelt – Illustration de couverture réalisée par Sam Ward

La pratique, l’horizon et la chaîne – Sofia Samatar

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 » Le garçon fut emmené à l’étage sans avertissement, sans qu’il ne proteste, comme c’était systématiquement le cas à chacun des changements qui avaient rythmé ses dix-sept années d’existence, au cours desquelles il avait été déplacé d’une cellule à une autre chaque fois que l’entrave à sa cheville devenait trop petite pour lui et que le docteur venait l’échanger contre une plus grande, opération qu’il menait à bien à l’aide d’un outil appelé le Maillet par les gens de la Cale et qui lui disloquait à chaque fois le tibia, faisant parfois gicler le sang de la cheville et provoquant chez le garçon un sentiment de malaise et de crainte superstitieuse lorsqu’il entrevoyait, pendant l’instant où l’entrave et la chaîne étaient enlevées, la tache brillante et singulière de peau pâle sur sa jambe qui, selon le prophète, hébergeait le siège de l’âme. »

Impressions

Après avoir eu un coup de cœur pour son roman Un étranger en Olondre, Sofia Samatar, autrice américano-somalienne, continue de me convaincre avec sa dernière novella La Pratique, l’Horizon et la Chaîne. Au programme : de la SF militante qui traite avec justesse d’esclavagisme, d’oppression, de classes sociales, d’art, et des liens qui nous unissent.

Au sein de la Flotte, il y a la Cale où se trouvent les enchaînés, main d’œuvre extrayant le minerai permettant à l’humanité de survivre dans l’Espace. Tous sont reliés par une chaîne. Le garçon n’a jamais rien connu d’autres. Il vit depuis toujours avec cette chaîne au pied, marque de son asservissement comme du lien qui le relie à tous les autres enchaînés. À commencer par le prophète, son compagnon de cellule, un vieillard sachant manier le langage, qui l’a poussé à parfaire sa passion : le dessin. C’est justement ce don qui va lui permettre de sortir de la Cale pour monter à l’étage, là où l’on ne porte plus de chaîne… mais un bracelet de cheville.

L’autrice ne nous donne pas d’emblée les clés pour comprendre où l’on met les pieds. Tout se révèle par bribes, petit à petit, à l’image du garçon projeté du jour au lendemain de la soute au monde d’en haut où les règles ne lui sont pas transmises. Qu’attend-on de lui ? Pourquoi a-t-il été tiré hors de la Cale ? Autant de questions qui nous poussent à lire cette novella d’une traite ! Ici, l’art et le lien deviennent des armes de résistance. Voici un très beau texte que l’on devrait mettre entre toutes les mains.

La Pratique, l’Horizon et la Chaîne – Sofia Samatar – Avril 2026 – Argyll (collection RéciFs) – Traduit de l’anglais par Patrick Dechesne – Illustration de couverture réalisée par Anouck Faure