Les furtifs – Alain Damasio

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Les premières phrases

«  – Il est dedans…

– Comment tu peux savoir qu’il est dedans ?

Arshavin a un petit hoquet rieur, surpris. A ce moment-ci de l’examen final, après soixante-dix-neuf semaines de formation où il m’a tout appris, il ne s’attendait pas, de ma part, à une aussi potache provocation. Ça m’a échappé. Son bras est toujours tendu vers la porte close, vitrée dans sa partie supérieure, afin de m’inviter à entrer dans la salle… Il me toise à plein visage, avec son calme lunaire et ses yeux pers qui sont un hommage quotidien à l’intelligence. Derrière ma saillie, aggravée par mon sourire de contenance, il lit à cœur ouvert. Que j’ai peur. Que j’ai honte de m’abriter derrière des vannes déplacées alors qu’il faudrait être là, juste là, en prise. A se hisser en silence à la hauteur de l’instant.

Le furtif est dedans. Ils le savent parce qu’ils ont activé les capteurs optiques, tactiles et thermiques, la résonance magnétique et l’artillerie d’écoute ; qu’ils ont mesuré les variations de l’hygromètre, le jeu des trains d’ondes et les infimes turbulences de l’air à l’intersection des murs. Ils le savent parce qu’ils ont au bout des doigts et devant les yeux la fastueuse technologie des chasseurs de furtifs que j’ai mis un an et demi à apprivoiser – cette technologie dont l’usage m’est, précisément, interdit pour l’examen. De manière à me mettre dans la plus nue des postures : seul dans un cube vide de six mètres d’arête. Face à face avec le furtif.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Alain Damasio.

Impressions

Depuis « La Horde du Contrevent » publiée il y a 15 ans, c’est peu dire que le nouveau roman d’Alain Damasio était attendu ! Résultat : une vraie claque dans la gueule ! Alain Damasio nous assène un nouveau chef-d’œuvre de SF. Il nous livre tout à trac des idées à la pelle, des héros pluriels comme on les aime, une chasse à l’incompréhensible et à l’invisible, une histoire de famille bouleversante, une critique acerbe de notre société ultra-sécuritaire, ultra-commercialisée, ultra-individualiste et virtuelle, mais aussi une ode à la vie et au changement. Avec un travail de la langue phénoménal, un superbe hommage aux sons, au sens des mots, au rythme et à la musique. Remarquable ! Du militantisme poétique de haute volée ! A vous donner envie de tout métamorphoser, nos modes de vie, notre langue et nos corps. Vive la furtivité et les angles morts !

Un passage parmi d’autres

 On peut couper en deux un arbre qui a fait repousser ses bourgeons et ses feuilles deux cent cinquante printemps de suite avec une tronçonneuse à essence et en huit minutes. On peut abattre un jaguar qui court à 90 km/h dans une savane en un dixième de seconde et avec une seule balle. Qu’est-ce que ça prouve de nous ? Qu’on sait stopper le mouvement ? Qu’à défaut d’être vivants, nous voudrions nous prouver qu’on sait donner la mort ?

Je voudrais rester dans ce Centre non pas vingt-quatre heures mais six mois. Juste à les écouter courir et pétiller, faire piailler la matière et la réinventer, se parler avec un langage que je finirais par deviner. Les écouter encore métaboliser le bois et ramener sans cesse à la vie, en l’ingérant comme ils le font, ce qu’on a scié, émietté et recollé pour en faire des planches plates et de la paperasse de notre putain de race. Je voudrais contempler leur monde avec mes oreilles en fleur aussi longtemps que je puisse – jusqu’à ce qu’y pousse un fruit qui m’éveille et fasse enfin chair pour moi.

Alain Damasio – Les furtifs – avril 2019 (La Volte)

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Sauvage – Jamey Bradbury

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Les premières phrases

«  J’ai toujours su lire dans les pensées des chiens. Mon père dit que c’est dû à la manière dont je suis venue au monde, née sur le seuil de la porte du chenil, avec vingt-deux paires d’yeux canins qui me regardaient et les aboiements et hurlements de nos chiens qui furent les premiers sons que j’ai entendus.  »

Circonstances de lecture

Parce qu’avec une si belle couverture…

Impressions

Jamey Bradbury signe ici un magnifique premier roman. Son héroïne, Tracy, va bientôt fêter ses 18 ans. Elle ne rêve qu’à une seule chose : participer à une course de chiens de traîneaux, comme son père le faisait avant le décès de sa mère. Tracy est une jeune fille étrange, férue de chasse et de courses en forêt, une jeune fille en quête de réponses.

Mystérieux, sublime et angoissant, ce roman oscille entre ode à la nature sauvage, thriller glaçant et surnaturel. Suivez les traces de Tracy en Alaska. Elle vous hantera longtemps, un goût de sang sur la langue.

Un passage parmi d’autres

 Il y a des livres dans le monde qui vous font vous demander, quand vous les lisez, comment un parfait inconnu peut faire pour savoir aussi précisément ce que vous avez en tête. Il y a un passage où Kleinhaus vit déjà au grand air depuis environ trois mois, et où ça fait presque quatre jours qu’il est pris sous un blizzard ininterrompu. Il est coincé sur une corniche à flanc de montagne, sans rien pour faire du feu. Alors il se réveille au milieu de la quatrième nuit et constate que la neige a enfin cessé de tomber. Le ciel est clair, avec toutes les étoiles comme une limaille projetée sur un drap noir, et le drap est si vaste qu’il ne se termine nulle part, s’étire encore et encore, toujours plus loin, et vous sentez qu’il pourrait vous aspirer, et vous voudriez presque qu’il vous aspire, juste pour pouvoir faire partie d’un truc aussi grand que ça. Et bien qu’il ait froid et qu’il n’ait pas de feu, il se contente de rester là assis à regarder le ciel. Il écrit : « Sous cette vastitude, je m’oublie. Mon humanité me quitte doucement et je cesse d’être mon moi reconnaissable. Je ne suis plus qu’un animal comme les autres sous un ciel antique et sans égards. » La première fois que j’ai lu ça, j’ai dû fermer le livre et sortir. Ça m’avait fait tourner la tête.

Jamey Bradbury – Sauvage – mars 2019 (Gallmeister)

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Un élément perturbateur – Olivier Chantraine

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Les premières phrases

«  Ça peut me prendre à tout instant. Une heure ou deux. Parfois quelques minutes. Les premières manifestations sont apparues il y a trois semaines et depuis c’est comme ça. Je ne sens rien venir. Je me lève chaque matin et à n’importe quel moment de la journée, le mal peut venir me frapper. Je me retrouve subitement incapable d’articuler le moindre mot. Même si habituellement rien ne me dérange vraiment, je dois dire que cela n’est pas sans me créer un certain embarras.

Hier Robert m’a invité à les rejoindre en réunion. Je ne sais pas s’il a lu la panique dans mes yeux ; j’ai juste eu le temps de foncer aux toilettes. J’y suis resté deux heures trente, soit le temps moyen de ce genre de rassemblements. Vers midi quarante-cinq, ne percevant plus le moindre souffle en provenance de la salle, je suis sorti. Ils avaient dû partir déjeuner. Leur chaude odeur collective inondait encore l’endroit. J’ai laissé un mot sur mon bureau en disant que j’avais une gastro, j’ai écrit « j’ai une gastro » et je suis retourné chez moi. Quand ma sœur Anièce est rentrée et m’a demandé ce que je fichais là, j’ai réalisé que je venais de retrouver la faculté de parler.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’aime les éléments perturbateurs !

Impressions

Le héros de ce roman à l’humour grinçant a tout du loser : à 43 ans, Serge vit toujours chez sa sœur, n’a pas de relations amoureuse ni amicale, se fait marcher sur les pieds par ses patrons et par son frère, ministre des Finances et bientôt futur présidentiable. Cerise sur le gâteau, le voilà soudainement frappé de crises d’aphasie ponctuelles, l’empêchant de prononcer le moindre mot.

Reste qu’avec sa vision décapante des relations familiales, du monde du travail, du monde des finances et de la politique, Serge nous embarque avec lui dans sa petite révolution intérieure. Une histoire jubilatoire qui donne envie de tout envoyer valser et de dire tout haut ce que l’on pense tout bas.

Un passage parmi d’autres

 Qu’est-ce que vous foutez dans mon bureau, me dit-il d’un ton suspicieux.

– C’était ouvert Monsieur Krug, je venais vous voir.

– Je vous IN-TER-DIS d’entrer dans mon bureau quand je n’y suis pas, c’est clair ?

– Très clair Monsieur Krug… je ne savais pas que vous travailliez pour la CIA, je marmonne.

– Quoi ?

– Rien.

– Bon, qu’est-ce que vous voulez, j’ai du travail, notamment à cause de vos chinoiseries.

– Le Japon, je dis.

– Ça fait une différence ? s’énerve Krug.

Je reste sans voix. J’hésite à lui répondre que le 6 août 1945 à huit heures quinze ça faisait une petite différence d’être à Pékin plutôt qu’à Hiroshima. Mais je ne dis rien. Je sais que pour les types comme lui, l’argent n’a pas de frontières.

Olivier Chantraine – Un élément perturbateur – mars 2019 (folio)

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Un silence brutal – Ron Rash

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Les premières phrases

ron-rash-un-silence-brutal.jpg«  Alors que le soleil colore encore les montagnes, des êtres aux ailes de cuir noir tournoient déjà à faible hauteur. Les premières lucioles clignotent, indolentes. Au-delà de cette prairie des cigales s’emballent et ralentissent comme autant de machines à coudre. Tout le reste paré pour la nuit, hormis la nuit elle-même. Je regarde l’ultime lueur s’élever au-dessus de la rase campagne. Au sol des ombres suintent et s’épaississent. Des arbres en cercle forment des rives. La prairie se mue en étang qui s’emplit, à la surface des dizaines de suzannes-aux-yeux-noirs.

Je m’assieds sur sur un sol qui fraîchit, bientôt humide de rosée. Près de moi une charrue à versoir abandonnée de longtemps. Des lianes de chèvrefeuille enroulent leurs verts cordons, des fleurs blanches accrochées là comme de petites ampoules de Noël. J’effleure un manche qu’ont poli rotations de poignet et suantes étreintes. Le souvenir des mains de mon grand-père, rondes de cals et aussi lisses que des pièces de monnaie usées. Un matin je l’avais regardé parcourir le champ, la rame d’acier faisant onduler la terre.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais envie de commencer à lire du Ron Rash.

Impressions

Un shérif part bientôt à la retraite. Il doit encore gérer une affaire de drogue et le déversement de pétrole lampant dans une rivière gorgée de poissons, avant de passer la main à son adjoint. Une histoire assez banale en somme, mais la plume poétique de Ron Rash et son amour de la nature transforment ce polar en un beau roman noir, ode au passage du temps et des saisons. Ici, l’odeur de la forêt côtoie celle de la méthamphétamine, les dollars changent de mains pour tenter de trouver un équilibre précaire entre compromis peu orthodoxes et justice parfois trop expéditive.

Un passage parmi d’autres

 J’avais été terriblement somnambule étant petit. Il y avait eu des périodes, pour je ne sais quelle raison toujours en été, où je sortais de la maison et me retrouvais dans le jardin. Les gens, en ce temps-là, du moins ceux de la campagne, ne voyaient pas l’intérêt de laisser une ampoule allumée toute la nuit sur leur galerie. J’ouvrais soudain les yeux et il n’y avait rien d’autre que l’obscurité, comme si le monde, s’étant libéré de son collier, s’était enfui emportant tout sauf moi. J’entendais alors un engoulevent ou une cigale caniculaire, je sentais la rosée me mouiller les pieds, ou bien je levais les yeux et découvrais les étoiles piquées dans le ciel à leur place habituelle, seule la lune vagabondait.

Je tournai sur la grand-route et repartis vers la ville en repensant tout au long du trajet à cette impression que j’avais eu enfant, quand le monde connu avait disparu et qu’il fallait trouver comment le faire revenir, sans être sûr d’y arriver.

Ron Rash – Un silence brutal – mars 2019 (Gallimard)

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Frère de glace – Alicia Kopf

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Les premières phrases

«  D’abord sont apparus des icebergs tabulaires flottant dans la piscine municipale. Des narvals passaient par une fente du carrelage, au fond. Dans l’eau chlorée, je pressais de la main un morceau de glace blanche et je m’amusais à l’enfoncer et à le faire ressortir. Un rêve. Plus tard, au Musée d’Orsay à Paris, je voyais des calottes glaciaires dans les tutus bleus des ballerines de Degas.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’étais intriguée par ce titre.

Impressions

« Frère de glace » est un livre ovni bien difficile à résumer. Entre thèse sur l’exploration des Pôles, ode aux grands explorateurs, journal intime, récit familial autour d’un frère autiste, Alicia Kopf explore ici sa propre vie d’artiste et tente de briser la glace pour se trouver elle-même et comprendre ce frère enfermé dans son monde.

Ce livre déroutant, je l’ai lu d’une traite, sans pouvoir m’arrêter, jusqu’à ce récit de voyage en Islande, pays de glace par excellence. La fascination de l’auteur pour les explorateurs des Pôles n’est sans doute pas étrangère à son désir de briser la glace entourant son frère et sa volonté à elle de se faire comprendre par sa famille. Briser la glace, explorer ses failles, aller au bout du monde pour se trouver, se libérer et pouvoir enfin être soi… Voici un livre déroutant, inclassable et fascinant.

Un passage parmi d’autres

 Chaque mois, tout ce que nous n’avons pas pu acheter, et que nous n’achèterons pas les mois suivants, finit quelque part, là-bas, sous la glace. Les amours platoniques forment des cristaux et ils restent eux aussi coincés sous la neige. Ces désirs insatisfaits, quand ils sont nombreux, provoquent des fissures qui ressortent sur la peau de notre front. Il arrive que la glace fasse glisser et tomber dans des failles plus profondes. Au terme d’un temps très long il peut se produire un dégel et tout ce qui se trouve en dessous émerge, comme les mammouths dans les plaines sibériennes en été. Les restes sont humides et sentent très mauvais. Nous n’en voulons plus. Nous pensons qu’ils n’en valent pas la peine. Que c’est de l’argent jeté par les fenêtres ou que l’amour pour cet autre est immérité.

Alicia Kopf – Frère de glace – janvier 2019 (Robert Laffont)

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Le Pays des oubliés – Michael Farris Smith

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Les premières phrases

«  Alors qu’il avait deux ans le garçon fut déposé à la porte des dons du bric-à-brac de l’Armée du Salut à Tunica, ne portant rien d’autre qu’une couche informe. Un sac à dos La Planète des singes rempli d’autres couches et de quelques tee-shirts, de chaussettes dépareillées et de soldats en plastique fut posé par terre à côté de lui. Puis une femme avec la gueule de bois frappa de son poing croûté sur la porte métallique et un homme avec la gueule de bois klaxonna et elle repartit en courant et grimpa dans la voiture tandis que l’enfant regardait avec une expression docile. Par la vitre l’homme lança au gamin une sorte d’adieu qui se perdit dans la pétarade syncopée du moteur, après quoi la Cadillac pourrie quitta le parking de gravier dans un bruit de ferraille, laissant l’enfant dans le nuage de poussière de l’abandon.

La porte s’ouvrit et deux femmes en tee-shirts rouges assortis de l’Armée du Salut baissèrent les yeux vers le garçon. Puis elles regardèrent en direction du parking le nuage qui flottait toujours. Dans un ciel gris matinal. Elles échangèrent un regard. Après quoi l’une d’elles déclara Je suppose qu’on va devoir accrocher une pancarte qui dira pas de gamins à côté de celle qui dit pas de matelas.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais adoré « Nulle part sur la terre » du même auteur.

Impressions

Un livre coup de poing sur un homme en quête de rédemption. Imaginez-le au volant d’une camionnette, une bouteille de whisky et des anti-douleurs sur le siège passager, une enveloppe contenant 12 000 dollars en liquide dans la boîte à gants, une femme aux cheveux blancs remplissant ses pensées décousues. Le tout dans le delta du Mississippi.

C’est beau, c’est noir, c’est un roman dur qui fait un bien fou au final. Avec « Le Pays des oubliés », Michael Farris Smith signe ici un troisième roman de toute beauté. Après « Nulle part sur la terre » que j’avais adoré, il devient un de mes auteurs préférés.

Un passage parmi d’autres

 Perché dans le magnolia il l’avait observée et avait reconnu cette expression de solitude qu’il avait lui-même éprouvée tant de nuits dans des lits qui n’étaient pas chez lui, dans des maisons peuplées d’autres qui étaient comme lui. D’autres enfants seuls qui étaient allongés et s’interrogeaient. Il la regardait faire le tour de la chapelle conscient que mieux valait ne pas la déranger ni lui demander si quelque chose n’allait pas car ce n’était pas une chose qu’on pouvait expliquer. Juste ce sentiment d’être une âme singulière parmi les vivants infinis et les morts innombrables avec cette terre noire collée à la peau de nos pieds nus.

Michael Farris Smith – Le Pays des oubliés – janvier 2019 (Sonatine)

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Les Chants du large – Emma Hooper

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Les premières phrases

«  Il y avait une sirène, commença Finn.

Oui, dit Cora en remontant sa couverture, une vieille serviette de bain.

Il était une fois une sirène dans les eaux vert-noir de la nuit, reprit Finn. Et parce que les sirènes en ont besoin, elle chantait. Des chansons tristes, des chansons sur le mal du pays, nuit après nuit, au milieu de centaines de milliers de poissons. Et la seule qui pouvait l’entendre, c’était une fille.

Une fille solitaire, dit Cora.

Oui, une fille solitaire. Une orpheline. Quand elle confectionnait ses nœuds et écoutait la sirène, elle se sentait un peu mieux. Elle passait toute la nuit allongée à tisser son filet en écoutant les chansons.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais beaucoup aimé le précédent roman d’Emma Hooper.

Impressions

Que faire lorsqu’on aime l’île sur laquelle on vit, mais que tous les habitants la désertent petit à petit, faute de poissons à pêcher et donc d’argent à gagner ? Alors, on continue d’espérer et de croire en ses rêves , comme Finn et Cora, deux enfants dont les parents partent à tour de rôle travailler sur le continent. Emma Hooper livre ici une très belle histoire, teintée de la nostalgie de l’enfance, de musiques folkloriques, de légendes anciennes, et de nature sauvage. A lire si vous aimez ces histoires d’amour intemporelles et si vous croyez encore au pouvoir des rêves. Un roman touchant, plein de douceur, de sauvagerie, et de magie.

Un passage parmi d’autres

 Parce que les vents dominants de la baie de Running penchaient un peu vers l’ouest, une légère inclinaison, sa voix fut emportée par-dessus l’océan, loin de Little Running où sa mère et la veuve Callaghan et Mrs Dwyer auraient su que c’était la sienne, pour se poser dans les salons et les chambres de Big Running, amadouer le feu de cheminée des McDowell, agacer les chats qui grappillaient les boyaux de poisson sur le rivage et capter l’attention de Martha Murphy, treize ans, qui se redressa sur son lit. Elle ne dormait pas encore, mais laçait et délaçait des nœuds sur une longue ficelle, au milieu de ses sœurs assoupies.

Oh, murmura-t-elle. Des sirènes.

Emma Hooper – Les Chants du large – octobre 2018 (Les Escales)

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Outresable – Hugh Howey

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Les premières phrases

«  La lumière des étoiles les guidaient à travers la vallée des dunes et les terres désolées du Nord. Une douzaine d’hommes avançaient en file indienne, le foulard noué au cou et relevé pour protéger les narines et la bouche, dans les crissements du cuir et le claquement des fourreaux. Ils suivaient un chemin sinueux, mais s’ils étaient allés en ligne droite ils auraient dû gravir les monticules sableux et braver le plus fort des rafales de vent. Il y avait le chemin long et le chemin rude, et les brigands des déserts nord choisissaient rarement le chemin rude.

Palmer ruminait ses pensées en silence, tandis que les autres échangeaient des plaisanteries obscènes et des fanfaronnades sur tous les articles du butin qu’ils avaient obtenus. Son ami Hap marchait un peu en avant des autres, dans l’espoir de se faire bien voir des anciens. S’aventurer au cœur de ces terres désolées avec une bande de pillards était plus qu’imprudent, mais Palmer était un plongeur des sables. Il vivait en équilibre sur ce fil du rasoir entre la folie pure et le bon sens. Et puis, avec leurs barbes et leur puanteur corporelle, ces brigands payaient l’équivalent d’un mois pour deux jours de travail. Que représentaient une petite virée dans le désert et une plongée rapide, en comparaison d’un joli tas de pièces ? »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Hugh Howey !

Impressions

Après la trilogie « Silo » et « Phare 23 », voici le nouveau roman de Hugh Howey ! Le sable recouvre l’ancien monde et pour survivre dans ce désert infini et venteux, des plongeurs des sables doivent braver les profondeurs afin de remonter des trésors enfouis plusieurs centaines de mètres sous terre. Mais la cupidité humaine n’a pas de limite et plonger peut s’avérer plus dangereux que ce que l’on pense… Un roman de SF haletant, une histoire de survie post-apo autour du thème central de la famille. Très prenant, étouffant par moment (claustrophobes, s’abstenir !), « Outresable » laisse planer de nombreux mystères, nous laissant espérer une suite ou, mieux encore, une préquelle. Le livre refermé, on a encore envie d’endurer les rafales de sable cinglant le visage pour en savoir plus.

Un passage parmi d’autres

 Aussi loin que remontât sa mémoire, il avait toujours rêvé d’être plongeur, rêvé de pénétrer dans le sable – mais il avait très vite appris que c’était en ressortir qui requérait du savoir-faire. Un plongeur apprend rapidement douze manières impressionnantes de s’enfoncer dans une dune, chacune plus spectaculaire que la précédente, depuis le plongeon frontal classique, pour se laisser ensuite absorber en douceur dans sa masse, jusqu’au saut en arrière avec les bras tendus au-dessus de la tête qui permettait de disparaître sans presque créer de remous à la surface, en passant par le coulé effectué grâce à une rotation frénétique des bottes et de tout le corps qui vous aspirait vers le bas. La pesanteur et l’étreinte bienvenue du flot sableux rendaient nombre de ces techniques superbes à observer.

Hugh Howey – Outresable – janvier 2019 (Actes Sud)

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Or not to be – Fabrice Colin

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Les premières phrases

«  Le premier visage au monde est un visage de femme.

La blancheur émerge des ténèbres.

D’abord une bouche. Puis cela monte vers les yeux.

Un nom s’inscrit à l’écran.

Kim Novak.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Fabrice Colin.

Impressions

J’avais adoré « Arcadia« . J’ai tout autant aimé « Or not to be ». Fabrice Colin nous transporte à nouveau entre le monde réel et le monde des songes, où les fées, le dieu Pan et William Shakespeare apparaissent dans l’Angleterre de l’entre-deux-guerres. Depuis tout petit, son héros, Vitus Amleth de Saint-Ange est hanté par Shakespeare. Pris pour un fou, y compris par sa mère, il est interné. Mais est-il vraiment fou ? Ce qu’il nous raconte est-il issu de son imagination, de sa folie, ou est-ce réel ? Fabrice Colin mêle le récit d’un psy, un synopsis, une pièce de théâtre, ou encore le récit de Vitus Amleth de Saint-Ange tentant de retrouver la mémoire après sept années d’amnésie. On se perd avec bonheur dans ce livre merveilleux, ode au génie de Shakespeare et notamment au « Songe d’une nuit d’été ». Folie, enfance, art, amour maternel, amour tout court, et mort… Autant de thèmes abordés avec brio. Laissez-vous aller, acceptez de ne pas tout comprendre dès la première lecture et plongez dans ce livre hallucinant et atypique. A lire et relire. Un grand livre.

Un passage parmi d’autres

 – Tu en as vu, toi ? Des fées ?

Il haussa les épaules.

– Bien sûr, répondit-il.

– Tu l’as dit à maman ?

Il me fit signe que non.

– Moi non plus.

– Elle ne comprendrait pas, déclara Samuel. Ça ne sert à rien de lui faire de la peine.

– Elle penserait que nous sommes fous, dis-je.

– Exactement. Tu sais ce que c’est qu’un fou ?

Je fis la moue.

– C’est simplement quelqu’un qui ne voit pas le monde comme les autres.

(…)

– En vérité, il n’y a pas de fous, murmura-t-il. Il n’y a que des gens qui voient et d’autres qui sont aveugles.

Fabrice Colin – Or not to be – septembre 2017 (L’Atalante)

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La vraie vie – Adeline Dieudonné

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Les premières phrases

«  A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit-frère Gilles, celle de mes parents et celles des cadavres.

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.

Et dans un coin, il y avait la hyène.  »

Circonstances de lecture

Parce que ce livre fait tant parler de lui qu’il fallait bien que je m’y plonge.

Impressions

On parle beaucoup de ce roman d’Adeline Dieudonné. Et je comprends maintenant pourquoi. Ce livre se lit en quelques heures, d’une traite. Si l’histoire n’est pas originale en soi, l’écriture d’Adeline Dieudonné nous emporte dès les premières lignes sur les pas d’une petite fille de dix ans qui tente par tous les moyens de redonner le sourire à son petit-frère, victime d’un traumatisme. Ses parents, il ne faut pas compter sur eux… Entre une mère transparente qui semble plus aimer ses biquettes que ses enfants, et un père violent, adepte de la chasse, des coups de poing, et de la domination, notre héroïne n’est pas aidée… « La vraie vie » est une histoire terriblement touchante, un beau roman noir sur l’enfance et la famille, et le combat que certains doivent mener pour s’en sortir, survivre et braver le destin. « La vraie vie » remue, énerve, prend aux tripes. Un très bon premier roman.

Un passage parmi d’autres

 Cette histoire faisait peur à Gilles.

Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : »Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie ».

Adeline Dieudonné – La vraie vie  – août 2018 (L’Iconoclaste)

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