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Les premières phrases

«  On se ment toujours. 

Je sais bien, par exemple, que je ne suis pas jolie. Je n’ai pas des yeux bleus dans lesquels les hommes se contemplent ; dans lesquels ils ont envie de se noyer pour qu’on plonge les sauver. Je n’ai pas la taille mannequin ; je suis du genre pulpeuse, enrobée même. Du genre qui occupe une place et demie. J’ai un corps dont les bras d’un homme de taille moyenne ne peuvent pas tout à fait faire le tour. Je n’ai pas la grâce de celles à qui l’on murmure de longues phrases, avec des soupirs en guise de ponctuation ; non. J’appelle plutôt la phrase courte. La formule brutale. L’os du désir, sans la couenne ; sans le gras confortable.

Je sais tout ça. « 

Circonstances de lecture

Lu en deux jours à peine. Un livre qui se lit trop vite.

Impressions

L’histoire est toute simple : Jocelyne remporte la cagnotte de l’Euro Millions… Mais voilà, l’argent fait-il le bonheur ? Doit-elle encaisser ce chèque inespéré, elle qui est, malgré tout, satisfaite de sa petite vie de mercière ? Un roman émouvant, qui parle aussi bien du couple, que de la perte d’êtres chers, ou encore du bonheur. Attention cependant aux critiques et publicités vendant ce livre comme un livre qui rend heureux ! Je ne suis vraiment pas d’accord ! Ce livre émeut avant tout, loin de tout optimisme.

Un passage parmi d’autres

 La dernière fois où nous la vîmes, c’était à Noël dernier.

Quand son père lui a demandé ce qu’elle faisait, elle a sorti une petite caméra de son sac et l’a branchée sur le Radiola. Nadine n’aime pas les mots. Elle parle très peu depuis qu’elle parle. Elle ne m’a jamais dit maman j’ai faim, par exemple. Elle se levait et prenait alors quelque chose à manger. Jamais dit : fais-moi réciter mon poème, ma leçon, mes tables de multiplication. Elle gardait les mots en elle, comme s’ils étaient rares. Nous conjuguions le silence elle et moi : regards, gestes, soupirs en lieu et place de sujets, verbes, compléments.

Sur l’écran sont apparues des images en noir et blanc de trains, de rails, d’aiguillages ; au début, c’était très lent, puis tout s’est accéléré lentement, les images se sont superposées, le rythme devenait envoûtant, fascinant ; Jo s’est levé, a été prendre une bière sans alcool dans le frigo ; je ne pouvais pas détacher mes yeux de l’écran, ma main a pris celle de ma fille, sujet, des ondes ont parcouru mon corps, verbe, Nadine a souri, complément. Jo bâillait. Je pleurais.

Quand le film a été fini, Jo a dit qu’en couleurs, avec du son et sur un écran plat, ça serait pas mal ton film fillette, et moi je lui ai dit merci, merci Nadine, je ne sais pas ce que tu as voulu dire avec ton film, mais j’ai réellement ressenti quelque chose. Elle a débranché la petite caméra du Radiola et elle a chuchoté en me regardant : j’ai écrit le Boléro de Ravel en images maman, pour que les sourds puissent l’entendre.

La liste de mes envies – Grégoire Delacourt – 2012 (Editions Jean-Claude Lattès)

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