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Les premières phrases

«  – Mademoiselle Bertignac, je ne vois pas votre nom sur la liste des exposés.

De loin Monsieur Marin m’observe, le sourcil levé, les mains posées sur son bureau. C’était compter sans son radar longue portée. J’espérais le sursis, c’est le flagrant délit. Vingt-cinq paires d’yeux tournées vers moi attendent ma réponse. « Le cerveau » pris en faute. Axelle Vernoux et Léa Germain pouffent en silence derrière leurs mains, une dizaine de bracelets tintent de plaisir à leurs poignets. Si je pouvais m’enfoncer cent kilomètres sous terre, du côté de la lithosphère, ça m’arrangerait un peu. J’ai horreur des exposés, j’ai horreur de prendre la parole devant la classe, une faille sismique s’est ouverte sous mes pieds, mais rien ne bouge, rien ne s’effondre, je préférerais m’évanouir là, tout de suite, foudroyée, je tomberais raide de ma petite hauteur, les Converse en éventail, les bras en croix, Monsieur Martin écrirait à la craie sur le tableau noir : ci-gît Lou Bertignac, meilleure élève de sa classe, asociale et muette.  »

Circonstances de lecture

Dévoré dès sa parution en 2007, ce livre, le 4ème de Delphine de Vigan, est l’un de mes plus gros coups de cœur.

Impressions

No et moi  raconte – mais qui n’a pas encore lu ce roman aujourd’hui ? – la rencontre entre une adolescente surdouée asociale et une jeune femme sans-abri, prénommée No. Une histoire d’amitié qui laisse forcément des traces. Et cette question qui court tout au long du livre : la petite Lou parviendra-t-elle à aider No ? Un roman comme il en sort peu.

Un passage parmi d’autres

 Je vois souvent ce qui se passe dans la tête des gens, c’est comme un jeu de pistes, un fil noir qu’il suffit de faire glisser entre ses doigts, fragile, un fil qui conduit à la vérité du Monde, celle qui ne sera jamais révélée. Mon père un jour il m’a dit que ça lui faisait peur, qu’il ne fallait pas jouer avec ça, qu’il fallait savoir baisser les yeux pour préserver son regard d’enfant. Mais moi les yeux je n’arrive pas à les fermer, ils sont grands ouverts et parfois je mets mes mains devant pour ne pas voir.

Le serveur revient, il pose les verres devant nous, No attrape le sien d’un geste impatient. Alors je découvre ses mains noires, ses ongles rongés jusqu’au sang, et les traces de griffures sur ses poignets. Ca me fait mail au ventre.

On boit comme ça, en silence, je cherche quelque chose à dire mais rien ne vient, je la regarde, elle a l’air si fatiguée, pas seulement à cause des cernes sous ses yeux, ni de ses cheveux emmêlés, retenus par un vieux chouchou, ni de ses vêtements défraîchis, il y a ce mot qui me vient à l’esprit, « abîmée », ce mot qui fait mal, je ne sais plus si elle était déjà comme ça, la première fois, peut-être n’avais-je pas remarqué, il me semble plutôt qu’en l’espace de quelques jours elle a changé, elle est plus pâle ou plus sale, et son regard plus difficile à attraper.

C’est elle qui parle en premier.

– T’habites dans le quartier?

– Non. A Filles du Calvaire. Près du Cirque d’Hiver. Et toi ?

Elle sourit. Elle ouvre ses mains devant elle, ses mains noires et vides, dans un geste d’impuissance qui veut dire : rien, nulle part, ici… ou je ne sais pas.

No et moi – Delphine de Vigan – 2007 (Editions Jean-Claude Lattès)

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