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Les premières phrases

«  Je me suis garé sur le trottoir d’en face. J’ai jeté un œil dans le rétroviseur. Sur la banquette arrière, Manon rassemblait ses affaires, le visage caché derrière un long rideau de cheveux noirs. A ses côtés, Clément s’extirpait lentement du sommeil. Six mois n’avaient pas suffi à m’habituer à ça. Cette vie en pointillés. Ces week-ends volés une semaine sur deux. Ces dimanches soir. Ces douze jours à attendre avant de les revoir. Douze jours d’un vide que le téléphone et les messages électroniques ne parvenaient pas à combler. Comment était-ce seulement possible ? Comment avions-nous pu en arriver là ? J’ai tendu ma main vers ma fille et elle l’a serrée avant d’y poser un baiser.

– Ca va aller, papa ?

J’ai haussé les épaules, esquissé un de ces sourires qui ne trompaient personne. Elle est sortie de la voiture, suivie de son frère. J’ai attrapé leurs sacs à dos dans le coffre et je les ai suivis. De l’autre côté de la rue, la maison de Sarah n’était plus la mienne. Pourtant rien ou presque n’y avait changé. Je n’avais emporté que mes vêtements, mon ordinateur et quelques livres. Chaque dimanche, quand je ramenais les enfants, il me semblait absurde de repartir, je ne comprenais pas que ma vie puisse ne plus s’y dérouler. J’avais le sentiment d’avoir été expulsé de moi-même. Depuis six mois je n’étais plus qu’un fantôme, une écorce molle, une enveloppe vide. Et quelque chose s’acharnait à me dire qu’une part de moi continuait à vivre normalement dans cette maison, sans que j’en sache rien. »

Circonstances de lecture

Premier livre de la rentrée littéraire que je lis. Émotions garanties.

Impressions

C’est un livre encore une fois plein d’émotions que nous livre Olivier Adam. Son narrateur, Paul Steiner (son double romancé ?), lutte pour reprendre sa vie en main. Après son divorce, la dépression revient le hanter, tout comme la douleur d’être séparé de ses enfants. Quand sa mère est hospitalisée, il revient en banlieue parisienne (région qu’il a fuie pour la Bretagne) afin de s’occuper de son père. Il y découvre un secret de famille soigneusement caché…

Ce livre met le doigt là où ça fait mal : le divorce et ses conséquences sur les enfants, les relations familiales souvent difficiles, la vie en banlieue, les classes moyennes, le sentiment de n’être à sa place nulle part… Tout en revenant sur des faits d’actualité de l’année passée : la montée du FN, la campagne électorale, la crise, le tsunami au Japon, Fukushima… Un très beau livre sur notre époque et ses contradictions, sans concession, superbement écrit.

Un passage parmi d’autres

 J’ai claqué la porte et dévalé les escaliers, au sens premier du terme, le bois glissait et je me suis retrouvé sur le cul, endolori, mais à bon port. J’ai marché jusqu’à République. Les rues grouillaient de monde. Que pouvaient bien foutre tous ces gens un jeudi soir à quatre heures du matin dans les rues du dixième arrondissement de Paris, je n’en savais plus rien, j’avais quitté cette ville depuis trop longtemps maintenant, et quitter cette ville c’était quitter la nuit. Paris était à mes yeux une ville fondamentalement nocturne et il me revenait combien l’hiver, quand nous y vivions, Sarah et moi attendions la nuit avec impatience, qui heureusement tombait à dix-sept heures, gommant la lumière grise et laide, repeinte tout à coup d’éclairage municipal et de vitrines allumées, soudain tout brillait, tout luisait, tout sortait neuf et clinquant d’une gangue terne et poussiéreuse. En nous établissant en Bretagne, il nous avait fallu vivre en sens inverse, le matin il nous arrivait de nous lever avant le jour, et nous guettions les lumières roses qui nimbaient la pointe fermant la baie. Parfois à l’aube nous prenions la voiture et roulions vers le soleil levant, le jour pointait sur la presqu’île, les bruyères, les genêts, les arméries, les dunes piquées d’oyats, les falaises couvertes de fougères, et nous ne voulions pas en perdre une miette. La nuit engloutissait tout ça sous un voile de satin noir, d’anthracite et d’acier mat et la ville s’endormait silencieuse et saoulée de vent.

Les Lisières – Olivier Adam – 2012 (Editions Flammarion)

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