Étiquettes

, , , ,

Cécile Coulon - Le rire du grand blesséLes premières phrases

«  Cinq uniformes, un chauffeur, une femme de ménage, un cuisinier, sept caméras fixées au plafond, cinquante heures de présence au Bureau, une Manifestation A Haut Risque par semaine, mille quatre-vingt-quinze jours de formation, un coude fracturé, trois côtes cassées, une mâchoire refaite à neuf, un certain nombre de zéros sur les feuilles de salaire, soixante-dix millions d’habitants à surveiller, deux oreillettes, trois hectares de parc arboré, soixante kilomètres de course à pied hebdomadaires, cinquante pouces d’écran plat, dix-huit minutes d’informations nationales. Et personne avec qui le partager. 

Nous étions des chiffres, des performances. Nos capacités étaient mesurées lors de tests trimestriels imposés par le Service National : prises de sang, examens psychologiques, mises en situations, contrôles d’aptitudes physiques. Le rêve devenait réalité : la ville nous attendait, elle offrait La vie, à nous qui n’avions connu que la survie. Nos proches s’éloignaient : c’était le prix à payer, nous réglions la note sans broncher. « 

Circonstances de lecture

Parce que ce livre traite de la littérature et du pouvoir des livres.

Impressions

Et si la littérature – la belle et noble littérature, celle qui fait réfléchir, celle qui est bien écrite, bien pensée, celle qui distille des messages sans arrières-pensées purement mercantiles – disparaissait au profit de livres poubelles, écrits sur commande pour anesthésier les gentils consommateurs et leur faire accepter l’inacceptable ? A l’image de nombreuses émissions télévisées d’aujourd’hui qui font ressortir les émotions les plus primaires et la curiosité malsaine… A l’image aussi de nombreux livres d’écrivains malheureusement célèbres, enchaînant annuellement les parutions autour des mêmes thèmes et des mêmes histoires sans intérêts… mais qui se vendent. L’ignorance et le divertissement de mauvais goût portés aux nues… Voici le message qui ressort du dernier roman de Cécile Coulon. Ou du moins mon interprétation ! Un livre que l’on lit d’une traite, en quelques heures, sans reprendre son souffle.

A sa lecture, on pense forcément à « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury et à « 1984 » de George Orwell. Et on se prend à espérer que jamais, jamais notre société n’arrivera à ce stade, que les livres que l’on aime demeureront bien en vue dans les librairies… et dans le cœur des lecteurs.

Un passage parmi d’autres

 Le Programme détruisit un autre pan de l’Histoire : dès la mise en place des Maisons de Mots, les vieux livres furent interdits. Les librairies ne pouvaient plus présenter un seul ouvrage portant la mention littérature : les textes complexes constituaient une entrave au bon déroulement du Programme. Les bibliothèques furent vidées, les rayons réagencés. Des bennes remplies de romans, de recueils de nouvelles, d’essais politiques partaient vers les Déposoirs en banlieue où le papier des vieux livres était réutilisé pour les nouveaux. Le succès des Maisons de Mots avait anéanti les théories de genre, de registre, ou même de forme littéraire. Emportée dans sa course au succès thérapeutique, Nox avait sacrifié des milliers d’années d’histoires, de témoignages et de tragédies en alexandrins. Les somnifères ne pouvaient pas le lui faire oublier.

Le Rire du grand blessé – Cécile Coulon – août 2013 (Viviane Hamy)

Publicités