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Claudie Gallay - Une part de cielLes premières phrases

«  On était trois semaines avant Noël. J’étais arrivée au Val par le seul train possible, celui de onze heures. Tous les autres arrêts avaient été supprimés. Pour gagner quelques minutes au bout, m’avait-on dit.

C’était où, le bout ? C’était quoi ?

Le train a passé le pont, a ralenti dans la courbe. Il a longé le chenil. Je me suis plaqué le front à la vitre, j’ai aperçu les grillages, les niches, les chiens. Plus loin, la scierie sombre et la route droite. Le bungalow de Gaby, la boutique à Sam, les boîtes aux lettres sur des piquets, le garage avec les deux pompes et le bar à Francky.

On avait bâti des maisons tristes cent mètres après la petite école. Les stations de ski étaient plus haut, sur d’autres versants.

J’ai pris ma valise. Je l’ai tirée jusqu’à la porte.

Le Val-des-Seuls n’est pas l’endroit le plus beau ni le plus perdu, juste un bourg tranquille sur la route des pistes avec des chalets d’été qui ferment dès septembre.

Le train est entré en gare.

J’ai regardé le quai.

J’avais froid.

J’ai toujours froid quand je reviens au Val. Un instant, j’ai ressenti l’envie terrible de rester dans le train.

Je suis née ici, d’un ventre et de ce lieu. Une naissance par le siège et sans pousser un cri. Ma mère a enterré mon cordon de vie dans la forêt. Elle m’a condamnée à ça, imiter ce que je sais faire, revenir toujours au même lieu et le fuir dès que je le retrouve. « 

Circonstances de lecture

J’aime beaucoup cet auteur, découvert lors de la sortie des Déferlantes.

Impressions

Un beau roman d’ambiance en plein cœur de l’hiver. A lire de préférence par temps froid, blottie sous la couette. Claudie Gallay nous plonge dans un petit village de montagne rattrapé par le progrès (le projet d’une piste de ski) où se côtoient des personnages sympathiques, en particulier le vieux Sam, philosophe malgré lui.

« Une part de ciel » est avant tout un livre sur l’attente. Ici, n’attendez pas de l’action : il n’y en a pas. Et c’est voulu. Carole revient dans son village natal, convoquée, comme son frère et sa sœur, par leur père, Curtil. Pour annoncer sa visite au Val-des-Seuls, celui-ci leur a envoyé à chacun une boule de verre pour touristes. Une façon de leur dire qu’il revient bientôt. Mais quand… nul ne le sait. Claudie Gallay nous place dans la tête de Carole. Les détails de la vie quotidienne foisonnent, par le biais de phrases courtes, hachées. De petites pépites parsèment le roman. A l’instar de cette phrase : « En tout être humain, il y a un lac, a dit ma mère, une tristesse liquide que les oignons aident à vider« .

Un passage parmi d’autres

 – Quand les monarques volent, on dirait un froissement d’étoffe. On raconte que le bruit de leurs ailes apporte aux vivants les paroles des morts.

Il a ouvert un paquet de biscuits, des Petit Lu de Nantes.

– Ma femme est morte il y a quelques années et je ne m’habitue pas à son absence.

J’ai bu une gorgée de thé. L’odeur m’a donné des frissons de dégoût. Je me suis forcée à le boire. Il me semblait que l’avaler froid serait pire.

Le vieux Sam trempait les Petit Lu qui s’émiettaient dans sa tasse.

– Je veux aller au Mexique pour entendre le vol des monarques quand ils se regroupent dans les forêts d’asclépiades.

– C’est pour ça que vous vendez votre boutique?

– Pour ça, oui.

– Vous croyez vraiment que les ailes des papillons vous apporteront les paroles de votre femme ?

– Pourquoi pas ?

– Parce que les morts sont morts, ils ne nous parlent plus.

Il a repris un peu de thé, en a bu lentement deux longues gorgées.

– Vous êtes brutale parfois.

Il a reposé sa tasse. Il restait au fond de la mienne un déchet rougeâtre qui faisait penser à du poivre écrasé.

– Il y a les choses visibles et il y a toutes les autres. Et s’il y a une seule chance pour que cette chose soit possible, alors je dois la tenter.

Il a glissé sa main dans le fond du tiroir, en a retiré un disque. Il a poussé le disque devant moi jusqu’à ce qu’il touche ma main.

– C’est l’enregistrement de leur vol. Vous écouterez… Et vous me direz.

Une part de ciel – Claudie Gallay – août 2013 (Actes Sud)

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