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Reif Larsen - L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. SpivetLes premières phrases

«  Le téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que ma sœur Gracie et moi étions sur la véranda en train d’éplucher le maïs doux dans les grands seaux en fer-blanc. Les seaux étaient criblés de petites marques de crocs qui dataient du printemps dernier, quand Merveilleux, notre chien de ranch, avait fait une dépression et s’était mis à manger du métal.

Peut-être devrais-je m’exprimer de manière un peu plus claire. Quand je dis que Gracie et moi épluchions le maïs doux, ce que je veux dire, en fait, c’est que Gracie épluchait le maïs doux tandis que moi, de mon côté, je schématisais dans l’un de mes petits carnets bleus les différentes étapes de cet épluchage.

J’avais des carnets de trois couleurs. Les BLEUS, soigneusement alignés contre le mur sud de ma chambre, étaient réservés aux « Schémas de gens en train de faire des choses », à la différence des VERTS, sur le mur est, qui contenaient des croquis zoologiques, géologiques et topographiques, et des ROUGES, sur le mur ouest, que je remplissais de dessins d’insectes pour le cas où ma mère, le Dr Clair Linneaker Spivet, aurait eu besoin de mes services. »

Circonstances de lecture

J’avais envie de lire ce livre avant de voir son adaptation au cinéma par Jean-Pierre Jeunet.

Impressions

T.S. Spivet, 12 ans, est un petit garçon pas comme les autres. Passionné de cartographie, il passe son temps à dessiner le monde qui l’entoure. Jusqu’au jour où ses dessins attirent l’attention de l’illustre musée Smithsonian… et lui valent de remporter le Prix Baird. Il est alors attendu à Washington pour faire un discours. Commence alors un long périple du ranch du Montana où il habite avec ses parents, jusqu’à Washington.

Ce livre est unique. Parce qu’il se veut le carnet de voyage de ce petit prodige de 12 ans, on est happé par son histoire et par les croquis, schémas, apartés et cartes griffonnés dans la marge. Une lecture pas comme les autres, pleine du parfum de l’enfance, de questions philosophiques, et d’émotions. Car T.S. Spivet garde en lui un lourd secret…

Un passage parmi d’autres

 Le lendemain, pour me distraire, j’ai essayé de me lancer dans la cartographie de Moby Dick.

Cartographier un roman est une tâche délicate. Parfois, les paysages imaginaires m’offraient un refuge, un répit dans la mission que je m’étais assignée de cartographier le monde réel dans sa totalité. Mais ce répit était toujours assorti d’un sentiment de vacuité : je savais que je me leurrais, que l’œuvre de fiction n’était qu’une illusion. Sans doute certains parviennent-ils à justifier le plaisir de l’évasion par la conscience du leurre, peut-être est-ce précisément là tout l’intérêt des romans, mais pour ma part j’ai toujours trouvé difficile d’accepter cette cohabitation de la réalité et de la fiction. Peut-être faut-il simplement être adulte pour réaliser ce numéro d’équilibriste qui consiste à croire tout en ne croyant pas.

En fin d’après-midi, je suis sorti pour chasser de mon esprit les fantômes de Melville. J’ai suivi le chemin sinueux que mon père avait tracé dans les hautes herbes avec la tondeuse. En cette fin d’été, les hautes herbes étaient presque plus hautes que moi. Elles se couchaient sous le vent en vagues lentes et la lumière du couchant, bleu et saumon, pénétrait la treille ondulante formée par les tiges et les pédoncules.

Il y avait tout un monde caché dans ces hautes herbes. Si l’on s’allongeait par terre, la nuque appuyée sur les tiges rugueuses, les yeux rivés sur le grand ciel bleu découpé par les lames immenses des herbes dressées, le ranch et tous ceux qui y vivaient disparaissaient dans un rêve lointain. Etendu ainsi sur le dos, on pouvait se téléporter n’importe où : je fermais les yeux, j’écoutais le bruissement des herbes et j’imaginais que j’étais dans la gare de Grand Central Terminal, où les hommes se bousculaient dans un froissement de pardessus, pressés d’avoir leur express et de rentrer dans le Connecticut.

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet – Reif Larsen – 2009 (Le Livre de Poche)

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