Yeruldelgger – Ian Manook

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Ian Manook - YeruldelggerLes premières phrases

«  Yeruldelgger observait l’objet sans comprendre. D’abord il avait regardé, incrédule, toute l’immensité des steppes de Delgerkhaan. Elles les entouraient comme des océans d’herbe folle sous la houle irisée du vent. Un long moment, silencieux, il avait cherché à se convaincre qu’il était bien là où il se trouvait, et il y était bien. Au cœur de distances infinies, au sud de la province du Khentii et à des centaines de kilomètres de ce qui pourrait un tant soit peu justifier la présence incongrue d’un tel objet.

Le policier du district se tenait respectueusement à un mètre derrière lui. La famille de nomades qui l’avaient alerté, à quelques mètres en face. Tous le regardaient, attendant qu’il apporte une explication satisfaisante à la présence de l’objet saillant de terre, de travers par rapport à l’horizon. Yeruldelgger avait respiré profondément, malaxé son visage fatigué dans ses larges paumes, puis il s’était accroupi devant l’objet pour mieux l’observer.

Il était vidé, épuisé, comme essoré par cette vie de flic qu’il ne maîtrisait plus vraiment. Ce matin à six heures on l’envoyait enquêter sur trois cadavres découpés au cutter dans le local des cadres d’une usine chinoise dans la banlieue d’Oulan-Bator, et cinq heures plus tard il était dans la steppe à ne même pas comprendre pourquoi on l’avait envoyé jusque-là. »

Circonstances de lecture

Une lecture conseillée par mon libraire.

Impressions

Ce très bon thriller nous fait voyager en Mongolie. Le héros, Yeruldelgger, est un flic rongé par la mort de sa fille. Lorsqu’il découvre le corps d’une petite fille dans la steppe, le passé ressurgit. Ian Manook nous entraîne dans un thriller rondement mené, fort en personnages attachants, dans une société déchirée entre les traditions mongoles et la vie moderne. On a envie de rester aux côtés de Yeruldelgger, Oyun et Solongo, sous la yourte à boire le thé au beurre salé tout en cherchant des indices sur leur tablette numérique. Quand l’univers des séries TV américaines débarque à Oulan-Bator, ça donne ça : une belle surprise littéraire. On en redemande !

Un passage parmi d’autres

 Il marchait, heureux de retrouver des instincts oubliés. Il redécouvrit des sensations qu’il croyait perdues. Il s’étonna de ce que son corps, usé par la ville et son métier, le porte encore avec autant de facilité à travers la montagne. Il ne ressentait absolument aucune peur. Ni de l’immensité enivrante qui l’entourait, ni des animaux sauvages qui peuplaient ces bois préservés, ni de la nuit et du froid qui pouvaient le rattraper. Il n’éprouvait qu’une grande sérénité à être là, enfin seul, ignoré de tous, à se pénétrer dans l’effort de ce monde vivifiant qui se réemparait de lui. C’était le sentiment exact qui l’habitait à ce moment-là. Il avait appartenu à ce monde, il avait communié avec lui d’une façon si profonde qu’il s’en était nourri. Il en avait tiré une force qu’il n’avait plus, mais dont il se souvenait à présent. Il eut soudain l’impression qu’il avait été vivant, avant. Bien plus vivant qu’à présent, et qu’il pouvait peut-être le redevenir.

Yeruldelgger – Ian Manook – octobre 2013 (Albin Michel)

Un livre, une phrase…

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Alice Ferney - Les Autres« Connaître l’autre c’est avoir saisi le rêve intérieur qu’il fait de lui-même, pas seulement avoir vu qui il se figure être, mais savoir qui il aspire à devenir. »

Alice Ferney – Les Autres

La vie en mieux – Anna Gavalda

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Anna Gavalda - La vie en mieuxLes premières phrases

«  C’est un café près de l’Arc de triomphe. Je suis presque toujours assise à la même place. Dans le fond, à gauche derrière le bar. Je ne lis pas, je ne bouge pas, je n’interroge pas mon portable, j’attends quelqu’un.

J’attends quelqu’un qui ne viendra pas et comme je m’ennuie, je regarde la nuit tomber sur L’Escale de l’Étoile.

Derniers collègues, derniers verres, dernières blagues usées, mer étale pendant près d’une heure et Paris s’étire enfin : les taxis rôdent, de grandes filles sortent du bois, le patron tamise et les garçons rajeunissent. Ils déposent une petite bougie sur chaque table – une fausse, qui vacille mais ne coule pas -, et me pressent discrètement : il faut boire encore ou laisser sa place.

Je bois encore.

C’est la septième fois en plus des deux premières que je viens dans ce marigot m’abreuver entre chiens et loups. Je suis précise car j’ai conservé toutes les additions. Au début, j’ai dû imaginer que c’était en souvenir, par habitude ou par fétichisme, mais aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je reconnais que c’est pour me retenir à quelque chose quand je plonge la main dans la poche de mon manteau.

Si ces bouts de papier existent, c’est bien la preuve que… que quoi, d’ailleurs ?

Que rien.

Que la vie est chère, près du Soldat inconnu. »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Anna Gavalda.

Impressions

Après « Billie« , voici encore deux nouvelles qu’Anna Gavalda nous propose dans son dernier livre « La vie en mieux ». Deux jolies histoires sur deux êtres malheureux, mal dans leur vie sans se l’avouer véritablement… jusqu’à ce qu’une rencontre les fasse affronter la réalité.

« La vie en mieux » se lit doucement, pour le plaisir de rentrer dans l’univers d’Anna Gavalda, de rencontrer ses héros à la lisière de la société et de leur vie. Pour le plaisir de les voir, enfin, prendre leur destin en main et peut-être changer de vie. Surtout, il ne faut pas grand chose, parfois, pour tout changer.

Un passage parmi d’autres

 Un jour que je l’accompagnais sur la tombe de son fils (le frère aîné de ma mère, le dernier marin pêcheur de la famille), ma mémé Saint-Quay m’a expliqué que l’on reconnaissait le bonheur au bruit qu’il faisait en partant. Je devais avoir dans les dix-onze ans et je venais de me faire chourer un démanilleur et mon couteau, je l’ai reçue cinq sur cinq.

Eh bien, l’amour, c’est le contraire. L’amour, on le reconnaît au souk qu’il fout en débarquant. Moi, par exemple, il avait suffi qu’un homme gentil, drôle et cultivé, un voisin de palier que je connaissais à peine, posât devant moi un verre, une assiette, une fourchette et un couteau pour que je me fissure de la tête aux pieds.

C’était comme si ce type avait enfoncé un coin dans la plus secrète de mes brèches et me tournait tranquillement autour, une énorme masse à la main.

L’amour.

La vie en mieux – Anna Gavalda – mars 2014 (le dilettante)

Le chardonneret – Donna Tartt

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Donna Tartt - Le chardonneretLes premières phrases

«  J’étais encore à Amsterdam lorsque j’ai rêvé de ma mère pour la première fois depuis des années. J’étais enfermé dans ma chambre d’hôtel depuis plus d’une semaine, craignant de téléphoner à quiconque ou même de sortir ; mon cœur s’emballait et s’agitait aux bruits les plus innocents : la sonnette de l’ascenseur, le cliquetis du chariot de minibar, jusqu’aux cloches des églises, la Westertoren, le Krijtberg, sonnant les heures, le liséré sombre de leurs résonances métalliques, incrusté d’une sinistre prophétie digne d’un conte de fées. Pendant la journée, je restais assis au pied du lit et me forçais à décrypter les informations en néerlandais à la télévision (effort voué à l’échec puisque je ne connaissais pas un traître mot de cette langue), et, quand j’abandonnais, je m’asseyais près de la fenêtre et fixais le canal, mon pardessus en poil de chameau jeté sur les épaules – j’avais quitté New York à la hâte et les vêtements que j’avais emportés n’étaient pas assez chauds, même à l’intérieur.

Au-dehors tout n’était qu’effervescentes réjouissances. C’était la période de Noël et des lumières clignotaient sur les ponts du canal le soir ; des damen et des herren aux joues rouges roulaient en ferraillant sur les pavés, leurs écharpes volant dans le vent glacial, des sapins arrimés sur le porte-bagages de leurs vélos. L’après-midi, un orchestre amateur jouait des chants de Noël qui flottaient, minuscules et fragiles, dans l’air hivernal.

Les plateaux chaotiques du service en chambre ; trop de cigarettes ; la vodka tiède du duty free. Durant ces journées agitées et confinées, j’en suis venu à connaître le moindre centimètre de la chambre, tout comme un prisonnier en vient à connaître sa cellule. »

Circonstances de lecture

J’ai eu très envie de me plonger dans ce pavé.

Impressions

Première lecture de cet auteur… et ce ne sera pas la dernière ! Dès les premières pages, j’ai été happée par l’écriture de Donna Tartt et par l’histoire de ce petit garçon sur lequel le sort s’acharne.

Théo voit sa vie basculer le jour où sa mère disparaît dans un événement tragique. Il se retrouve alors presque malgré lui en possession d’un tableau d’une valeur inestimable, « Le Chardonneret » du peintre Carel Fabritius. Incapable de s’en séparer malgré la peur de se faire arrêter, Théo voit sa vie irrémédiablement liée à celle du tableau. Certes, ce livre est long (près de 800 pages, oui !), mais croyez moi, on ne se lasse pas de ce pavé ! Une très belle histoire. Une très belle plume.

Un passage parmi d’autres

 Les événements auraient mieux tourné si elle était restée en vie. En fait, elle est morte quand j’étais enfant ; et bien que tout ce qui m’est arrivé depuis lors soit ma faute, à moi seul, toujours est-il que, lorsque je l’ai perdue, j’ai perdu tout repère qui aurait pu me conduire vers un endroit plus heureux, vers une vie moins solitaire ou plus agréable.

Sa mort est la ligne de démarcation entre avant et après. Et même si c’est triste à admettre après tant d’années, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait autant donné le sentiment d’être aimé. En sa présence, tout prenait vie ; elle projetait autour d’elle une lumière théâtrale enchantée, si bien qu’à travers ses yeux le monde se parait de couleurs éclatantes – je me souviens, quelques semaines avant sa mort, d’un dîner tardif avec elle dans un restaurant italien de Greenwich Village, et comment elle avait agrippé ma manche alors qu’elle contemplait le spectacle presque douloureusement beau d’un gâteau d’anniversaire hérissé de bougies traversant la salle et dont les flammes tremblotantes formaient un cercle lumineux, flottant sur le plafond sombre, puis le gâteau resplendissant avait été déposé au milieu du cercle de famille et le visage d’une vieille dame était devenu béat tandis que des sourires jaillissaient tout autour d’elle et que les serveurs reculaient, les mains dans le dos – un repas d’anniversaire ordinaire comme on peut en voir dans n’importe quel restaurant familial de Manhattan, et je suis sûr que je ne m’en souviendrais même pas si elle n’était pas décédée si peu de temps après, ce qui fait que j’y ai repensé encore et encore après sa mort, et que j’y repenserai sans doute toute ma vie : ce cercle éclairé par les bougies, tableau vivant du bonheur quotidien et ordinaire qui s’est envolé quand je l’ai perdue.

Le chardonneret – Donna Tartt – 2013 (Plon – feux croisés)

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

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Les premières phrases

Maylis de Kerangal - Réparer les vivants

«  Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événément, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre – l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de vingt ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait en renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de cent mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge – un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé. »

Circonstances de lecture

Lu après avoir vu l’auteur à La Grande Librairie.

Impressions

Un livre à part, pas comme les autres, magnifique. Un livre haletant, rythmé au rythme du cœur de Simon, jeune homme de 20 ans victime d’un accident de la route. Ses parents doivent faire un choix : accepter ou refuser le don d’organes… et la transplantation cardiaque. Il faut faire vite.

« Réparer les vivants » est un très beau livre, magnifiquement écrit, avec ses longues phrases cadencées selon l’urgence de la situation, les émotions, le sang qui bat. Émouvant, réfléchi, il conduit inévitablement le lecteur à se poser la question : « Et moi, suis-je pour ou contre le don d’organes ? » Parce qu’il vaut mieux prendre cette décision soi-même que laisser ses proches la prendre à notre place.

Un passage parmi d’autres

 Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de gypse.

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal – janvier 2014 (Verticales)

 

Un livre, une phrase…

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Joël Dicker - La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert« Au fond, Harry, comment devient-on écrivain ?

– En ne renonçant jamais. Vous savez, Marcus, la liberté, l’aspiration à la liberté est une guerre en soi. Nous vivons dans une société d’employés de bureau résignés, et il faut, pour se sortir de ce mauvais pas, se battre à la fois contre soi-même et contre le monde entier. La liberté est un combat de chaque instant dont nous n’avons que peu conscience. »

 Joël Dicker – La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert

Le monde de Charlie – Stephen Chbosky

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Stephen Chbosky - Le monde de CharlieLes premières phrases

«  Si c’est à toi que j’écris, c’est à cause de cette fille, qui a dit que tu savais écouter et comprendre, et aussi que t’avais pas essayé de coucher avec quelqu’un pendant la fête (alors que t’aurais très bien pu). Cherche pas à savoir qui c’est, la fille, sinon tu pourrais deviner qui je suis et j’en ai franchement pas envie. Je ne veux pas que tu me retrouves, c’est pour ça que j’ai décidé de pas donner leur vrai nom aux gens. C’est aussi pour ça que j’écrirai pas mon adresse au dos de l’enveloppe. Surtout, n’y vois rien de mal.

J’ai juste besoin de savoir que quelqu’un m’écoute et me comprend, une personne qu’essaye pas de coucher (alors que t’aurais très bien pu). J’ai besoin de savoir que ça existe, les gens comme toi.

Je me dis que toi, au moins, tu comprendras ; que toi, tu sais ce que vivre veut dire. En tout cas, j’espère que c’est vrai, vu que les autres comptent sur toi, question courage et amitié (c’est ce que j’ai entendu dire). C’est pas plus compliqué que ça.

Bref, voilà ma vie. Il faut d’abord que tu saches que je suis à la fois triste et heureux, et que j’ai toujours pas compris comment ça se fait. « 

Circonstances de lecture

J’ai acheté ce livre après avoir vu son adaptation au cinéma. Un très beau film réalisé par l’auteur lui-même.

Impressions

L’adolescence, c’est un passage obligé qui n’a rien de facile. Encore moins pour Charlie, ado à part qui vient de perdre son meilleur ami et qui se retrouve seul à affronter sa rentrée au lycée. Pas vraiment sociable, Charlie vit dans son monde. Son professeur de littérature le remarque et le prend sous son aile. Tout comme Sam et Patrick, deux étudiants de dernière année qui lui font découvrir la joie de faire enfin partie d’un groupe et d’être accepté pour ce qu’il est.

Un très joli roman plein de sensibilité. Stephen Chbosky y parle à merveille de l’adolescence, mais aussi de la différence. A lire et à voir !

Un passage parmi d’autres

 Ce soir-là, Sam et Patrick m’ont emmené à la fête en voiture, et j’étais assis entre eux dans le pick-up de Sam. (Elle adore son pick-up, je crois que ça lui rappelle son père.) Quand Sam a dit à Patrick de chercher une station de radio, c’est là que je l’ai eue, cette sensation. Patrick arrêtait pas de tomber sur des pubs. Et encore des pubs. Et une chanson super nulle qui disait sans arrêt « baby ». Et encore des pubs. Et puis, il a fini par tomber sur une chanson fantastique qui parlait d’un garçon, et on n’a plus rien dit.

Sam battait la mesure sur le volant. Patrick avait sorti sa main par la fenêtre et la faisait onduler. Et moi, j’étais juste assis entre eux. A la fin de la chanson, j’ai dit quelque chose :

– Je me sens éternel.

Et Sam et Patrick m’ont regardé comme si j’avais dit le truc le plus génial qu’ils avaient jamais entendu. Parce que la chanson était trop super et qu’on l’avait vraiment bien écoutée. On venait de vivre à fond ces cinq minutes, et on se sentait jeunes, dans le bon sens du terme. J’ai acheté le disque depuis, et je pourrais te donner son titre, mais très franchement, c’est pas pareil de l’écouter comme ça, sauf si on est en route pour sa première vraie fête, assis dans un pick-up entre deux personnes sympas et qu’il se met à pleuvoir.

On est arrivés chez le copain, et Patrick a frappé son fameux « coup secret » sur la porte. (Sans le son, c’est difficile à décrire.) La porte s’est entrouverte, un type aux cheveux crépus a passé la tête.

– Patrick alias Patty alias rien du tout ?

– Bob.

La porte s’est ouverte en grand et Bob a serré son vieux copain Patrick dans ses bras. Ensuite, Bob et Sam ont fait pareil. Et puis, Sam a parlé :

– Voici notre ami Charlie.

Le monde de Charlie – Stephen Chbosky – 2008 (Éditions Sarbacane)

Les Sauvages – Sabri Louatah

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Sabri Louatah - Les Sauvages (Tome 3)Les premières phrases

«  Il neigeait depuis l’avant-veille. Sur les carreaux des fenêtre embuées, le givre dessinait des fleurs. C’était Noël, le soir du réveillon. Krim fumait dans la cour intérieure, entre son immeuble et celui d’en face qui venait d’être rénové. La neige avait tout recouvert à ses pieds, elle continuait de tomber à gros flocons. Il y avait un canapé éventré au milieu des containers. Ses accoudoirs étaient blancs. Les flocons s’évanouissaient dans la plaie du futon déchiré, comme des pétales réparateurs.

Adossé à la porte vitrée du rez-de-chaussée, protégé par la visière large et plate de sa casquette de hip-hop, Krim leva les yeux vers le ciel. La neige était une récompense, la pluie une punition. La pluie s’accompagnait d’un martèlement préparatoire, comme un grondement. La neige, au contraire, se détachait des nuages avec un frémissement feutré et bienveillant.

Krim aspirait machinalement les dernières bouffées du gros joint qu’il avait roulé avec trois feuilles longues en prévision de la soirée qui l’attendait. Noël chez les Nerrouche. Le réveillon des bougnoules. Il allait forcément se passer quelque chose qui allait transformer la soirée en catastrophe. Même Noël, ils allaient réussir à le gâcher. « 

Circonstances de lecture

Encore un auteur découvert à « La Grande Librairie ». J’ai dévoré les trois premiers tomes.

Impressions

Imaginez qu’un candidat d’origine algérienne soit donné grand favori de la présidentielle de 2012 face à Nicolas Sarkozy. Imaginez l’atmosphère des dernières heures précédent la révélation des résultats. Mélangez à ce postulat politique une famille Kabyle se préparant à fêter un mariage en grande pompe à Saint-Étienne. La tension monte, jusqu’à la scène finale du 1er tome… inattendue.

Impossible d’en dire plus sur cette saga passionnante sans trop en révéler. Les trois premiers tomes des Sauvages est digne d’une série TV américaine : des rebondissements, de nombreux personnages auxquels on s’attache, et une tension qui ne cesse de grimper. Fresque familiale, sociale, politique, « Les Sauvages » parle de sujets forts, comme la montée du Front National, les alliances politiques et judiciaires, le monde de la presse, le terrorisme, et l’intégration. A lire de toute urgence !

Un passage parmi d’autres

 Il lui avait dit que le seul vrai mur de la prison c’était le plafond, parce qu’il interdisait à des hommes de voir le ciel, et dans le ciel l’infinie majesté de l’univers et l’infinie relativité de nos douleurs :

– Quand tu regardes le ciel, ça n’a plus d’importance, tout ce qui t’arrive, toutes les complications, les nuages qui te sont rentrés dans la tête. Quand tu regardes le ciel tu comprends que les vrais nuages sont là-haut, et que loin au-dessus de nos petites affaires humaines les nuages s’étirent mollement, les vents s’affrontent, les étoiles brillent, et conspirent comme des adolescentes qui s’ennuient au début d’une pyjama-party.

Pour l’aider à voir quand même le ciel, l’avocat féru d’astronomie lui avait ensuite expliqué qu’à cause de la pollution, on ne voyait plus les étoiles dans les grandes villes. La plupart des gens libres autour de Krim avaient eux aussi ce cinquième mur au-dessus de leur tête. Ils étaient également prisonniers, en quelque sorte. Or Szafran haïssait la prison. Il voyageait souvent dans des déserts situés sur la même latitude que nos grandes villes privées d’étoiles. Il contemplait jusqu’à l’ivresse ces ciels flamboyants du désert. Il ne les prenait pas en photo, pour qu’ils vivent librement dans sa mémoire. De retour à Paris, il rêvait d’eux quand il travaillait tard le soir. Il les possédait comme des souvenirs d’enfance. Au fin fond de chaque être humain il y avait un réservoir aussi vaste et lumineux qu’un ciel ouvert. Une source vive dont on avait soi-même verrouillé l’accès. C’était ce verrou qui devait sauter. Il fallait s’attacher à ça, à des trésors que personne ne pouvait nous confisquer. Et ça valait toutes les séances de défonce nocturne au hachich, avait conclu le ténor du barreau avant un ultime clin d’œil, que Krim devina plus qu’il ne le vit à travers la grille au maillage trop serré de la porte arrière du fourgon.

Les Sauvages (Tome 3) – Sabri Louatah – 2013 (Flammarion/Versilio)