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Archives de Catégorie: Romans français

No et moi – Delphine de Vigan

20 vendredi Jan 2012

Posted by Aurélie in Romans français

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Delphine de Vigan, Livre, No et moi

Les premières phrases

«  – Mademoiselle Bertignac, je ne vois pas votre nom sur la liste des exposés.

De loin Monsieur Marin m’observe, le sourcil levé, les mains posées sur son bureau. C’était compter sans son radar longue portée. J’espérais le sursis, c’est le flagrant délit. Vingt-cinq paires d’yeux tournées vers moi attendent ma réponse. « Le cerveau » pris en faute. Axelle Vernoux et Léa Germain pouffent en silence derrière leurs mains, une dizaine de bracelets tintent de plaisir à leurs poignets. Si je pouvais m’enfoncer cent kilomètres sous terre, du côté de la lithosphère, ça m’arrangerait un peu. J’ai horreur des exposés, j’ai horreur de prendre la parole devant la classe, une faille sismique s’est ouverte sous mes pieds, mais rien ne bouge, rien ne s’effondre, je préférerais m’évanouir là, tout de suite, foudroyée, je tomberais raide de ma petite hauteur, les Converse en éventail, les bras en croix, Monsieur Martin écrirait à la craie sur le tableau noir : ci-gît Lou Bertignac, meilleure élève de sa classe, asociale et muette.  »

Circonstances de lecture

Dévoré dès sa parution en 2007, ce livre, le 4ème de Delphine de Vigan, est l’un de mes plus gros coups de cœur.

Impressions

No et moi  raconte – mais qui n’a pas encore lu ce roman aujourd’hui ? – la rencontre entre une adolescente surdouée asociale et une jeune femme sans-abri, prénommée No. Une histoire d’amitié qui laisse forcément des traces. Et cette question qui court tout au long du livre : la petite Lou parviendra-t-elle à aider No ? Un roman comme il en sort peu.

Un passage parmi d’autres

 Je vois souvent ce qui se passe dans la tête des gens, c’est comme un jeu de pistes, un fil noir qu’il suffit de faire glisser entre ses doigts, fragile, un fil qui conduit à la vérité du Monde, celle qui ne sera jamais révélée. Mon père un jour il m’a dit que ça lui faisait peur, qu’il ne fallait pas jouer avec ça, qu’il fallait savoir baisser les yeux pour préserver son regard d’enfant. Mais moi les yeux je n’arrive pas à les fermer, ils sont grands ouverts et parfois je mets mes mains devant pour ne pas voir.

Le serveur revient, il pose les verres devant nous, No attrape le sien d’un geste impatient. Alors je découvre ses mains noires, ses ongles rongés jusqu’au sang, et les traces de griffures sur ses poignets. Ca me fait mail au ventre.

On boit comme ça, en silence, je cherche quelque chose à dire mais rien ne vient, je la regarde, elle a l’air si fatiguée, pas seulement à cause des cernes sous ses yeux, ni de ses cheveux emmêlés, retenus par un vieux chouchou, ni de ses vêtements défraîchis, il y a ce mot qui me vient à l’esprit, « abîmée », ce mot qui fait mal, je ne sais plus si elle était déjà comme ça, la première fois, peut-être n’avais-je pas remarqué, il me semble plutôt qu’en l’espace de quelques jours elle a changé, elle est plus pâle ou plus sale, et son regard plus difficile à attraper.

C’est elle qui parle en premier.

– T’habites dans le quartier?

– Non. A Filles du Calvaire. Près du Cirque d’Hiver. Et toi ?

Elle sourit. Elle ouvre ses mains devant elle, ses mains noires et vides, dans un geste d’impuissance qui veut dire : rien, nulle part, ici… ou je ne sais pas.

No et moi – Delphine de Vigan – 2007 (Editions Jean-Claude Lattès)

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Le coeur régulier – Olivier Adam

16 lundi Jan 2012

Posted by Aurélie in Romans français

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Je vais bien ne t'en fais pas, Le coeur régulier, Olivier Adam

Les premières phrases

« C’est une nuit sans lune et c’est à peine si l’on distingue l’eau du ciel, les arbres des falaises, le sable des roches. Seules scintillent quelques lumières, de rares fenêtres allumées, une dizaine de lampadaires le long de la plage, deux autres aux abords du sanctuaire, le néon d’un bar, un distributeur de boissons, myriade de canettes multicolores sous l’éclairage cru. Plus grand monde ne s’attarde à cette heure. La fin de l’été a ravalé les touristes, les dernières cigales crissent dans les jardins de la pension, nous sommes fin septembre mais il fait encore tiède. Par la baie entrouverte monte la rumeur du ressac. S’y mêlent le froissement des feuilles, le balancement des bambous, les craquements des cèdres. Les singes se sont tus peu après la tombée du jour, tout à l’heure ils hurlaient de panique, puis l’obscurité a tout recouvert et ils ont renoncé. Je rentrais des falaises par ce chemin sinueux que j’emprunte depuis déjà six jours. »

Circonstances de lecture

Inconditionnelle d’Olivier Adam depuis l’adaptation au cinéma de son premier roman par Philippe Lioret, Je vais bien, ne t’en fais pas, j’ai depuis lu Falaises (2005), A l’abri de rien (2007) et Des vents contraires (2008). A chaque fois, Olivier Adam trouve les mots justes pour raconter ses histoires, toujours déchirantes.

Impressions

Une valeur sûre, à condition d’avoir le moral ! Olivier Adam parle des sentiments intérieurs comme personne d’autres. Ici, il dépeint une femme qui suit les traces de son frère décédé au Japon. Et sa rencontre avec Natsume Dombori, un « sauveur » de suicidaires.

Un passage parmi d’autres

 Vu de loin on ne voit rien, disait souvent Nathan à tout propos, et cette phrase semblait recouvrir à ses yeux une vérité essentielle. Je n’ai jamais compris ce que mon frère entendait par là mais aujourd’hui je sais qu’il avait tort, que c’est exactement le contraire : vu de près, pris dans le cours ordinaire, on ne voit rien de sa propre vie. Pour la saisir il faut s’en extraire, exécuter un léger pas de côté. La plupart des gens ne le font jamais et ils n’ont pas tort. Personne n’a envie d’entrevoir l’avancée des glaces. Personne n’a envie de se retrouver suspendu dans le vide. « Nos vies tiennent dans un dé à coudre ». Je ne sais plus qui disait ça l’autre jour, c’était à la radio je crois. Ou bien l’ai-je lu dans un livre ? Je ne sais plus. Mais cette phrase m’a saisie, Nathan aurait pu la prononcer, ai-je pensé, l’ajouter aux dizaines d’autres, tout aussi définitives et désenchantées, qui lui servaient de viatique, dessinaient une ligne de conduite qui ne l’a jamais mené nulle part. J’avais pris le premier avion pour Tokyo, le coeur en cavale, dans un état de confusion totale, fuyant une menace indéfinissable dont je sentais qu’elle n’allait pas tarder à m’engloutir.

Le coeur régulier – Olivier Adam – 2010 (Editions de l’Olivier)

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Comment j’ai liquidé le siècle – Flore Vasseur

14 samedi Jan 2012

Posted by Aurélie in Romans français

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Comment j'ai liquidé le siècle, Flore Vasseur

Les premières phrases

« Les relents d’égout se mêlent au gasoil et à la graisse alimentaire. Le soleil de mai terrasse le bitume de Madison Avenue. McDo et Texaco : l’odeur mondiale. J’ai une heure à tuer, un abîme dans mon agenda calé au chronomètre. J’essaie de m’intéresser aux vitrines des boutiques de luxe. Je ne vois que ma silhouette anguleuse de bon petit de la méritocratie mondiale. Les lunettes fines ont remplacé les carreaux Afflelou premier prix, les soins Clinique effacé l’acné. J’ai gagné des millions, pris de l’assurance ; rien à faire, j’ai toujours une tête de matheux posée sur un corps affûté au Slow Burn, la méthode de musculation qui sculpte le Tout-Manhattan. »

Circonstances de lecture

Lu en 2010, après avoir vu l’auteur parler de son roman à l’émission La Grande Librairie, sur France 5. En pleine crise financière, ce livre est de circonstance…

Impressions

Flore Vasseur utilise les mots justes pour nous faire découvrir le milieu boursier sous toutes les coutures. Le héros, un trader richissime, a une vie affective désastreuse. Alors que l’Amérique est en train de sombrer au profit de la Chine, une milliardaire lui offre la possibilité de faire exploser le capitalisme… via un programme présent sur une clé USB Hello Kitty. Que va-t-il en faire ? Va-t-il l’utiliser pour faire sauter les bourses du monde entier ? C’est là toute la question du roman. Et Flore Vasseur maintient le suspens jusqu’aux dernières pages.

Un passage parmi d’autres

 Mes attaches sont placées sur un compte bancaire. Son montant indique la valeur de ma vie. Sa qualité se définit par l’évolution du Dow Jones, le nombre de chaussures dans mon placard, le cours du cuivre. J’appartiens à une oligarchie motivée par l’ambition, avec le conservatisme comme idéal et la technologie pour rêve. J’ai la plus belle performance du floor. C’est tout ce qui compte, le montant de cash à l’instant t, la maximisation de mon gain individuel. Mon hédonisme est relatif : je n’ai aucune spiritualité ni conviction. Je vis dans une bulle inviolable, dans l’ultra-présent. N’importe où et toujours seul.

Je flotte autour de la planète, me pose un jour à Hong-Kong pour une négociation avec des fonds de pension chinois. Pendant quelques semaines, j’emménage dans une maison sur le Peak, lance mes programmes magiques, crée, à partir de rien, quelques millions.

Comment j’ai liquidé le siècle – Flore Vasseur – 2010 (Editions des Equateurs)

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