Lady Hunt – Hélène Frappat

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Hélène Frappat - Lady HuntLes premières phrases

«  La première fois que j’ai vu la maison, les arêtes de ses murs en briques disparaissaient sous une brume grise.

La maison se dresse en haut d’une rue en pente. Malgré le brouillard lumineux qui l’enveloppe, son ombre imposante se détache sur les villas environnantes. C’est une brume de fin de journée, un halo gris qu’absorberont bientôt les rayons blancs du crépuscule, juste avant la nuit, et la maison aura disparu.

Pourtant la brume dure. La douceur grise, humide, semble sans fin. Elle encercle la vieille demeure, émane de ses volets en fer, des ses cheminées inactives, de la grille haute qui protège, derrière des barreaux rongés de rouille, l’allée ombreuse conduisant au perron.

La brume absorbe les balcons ouvragés à l’étage, les jalousies closes des mansardes, le toit d’ardoise, la cime des arbres. La brume pénètre insidieusement mes vêtements. Sans quitter des yeux la maison, je frissonne.

La rue en pente conduit jusqu’à la jetée qui longe la mer, ruban sombre presque invisible à marée basse. Aucune vague n’agite cette ligne confondue avec l’horizon, dans la partie mystérieusement claire et dégagée du ciel.

En fermant à demi les yeux, je distingue la première lettre de la rue : K. La suite se perd dans la brume.

K. Dans mon rêve, je sais que c’est le début de mon nom. K. Ce n’est pas la première fois. Dans mon rêve, je sais que je connais la maison.

K. me réveille en sursaut. Dans le noir de ma chambre, jusqu’aux premières lueurs de l’aube qui s’infiltrent en bas des stores, j’attends, vainement, de m’endormir pour retrouver la maison familière, incapable de me rappeler où je l’ai connue, ailleurs qu’en rêve. »

Circonstances de lecture

Pour l’histoire, à la frontière du fantastique et du réel.

Impressions

Travaillant dans une agence immobilière, Laura Kern rêve chaque nuit d’une maison, obsédante, attirante et terrifiante. Peu à peu, elle est confrontée à des phénomènes étranges. Et une question l’agite alors : est-ce des symptômes annonçant qu’elle a hérité du gène de son père, frappé par la maladie de Huntington ? Va-t-elle peu à peu sombrer dans la folie ? Est-ce le passé qui revient la hanter pour lui délivrer un message ?

Une lecture qui n’est pas sans rappeler, dans certains passages, le Shining de Stephen King, en beaucoup plus soft évidemment ! A lire aussi pour le poème de Tennyson, « The Lady of Shalott », qui imprègne ce très beau roman d’Hélène Frappat.

Un passage parmi d’autres

 Le miroir réfléchit un rayon qui trace sur les lames biseautées du parquet une frontière nette. Le salon est coupé en deux, entre une zone envahie de soleil et un territoire plongé dans l’ombre. Je reste du côté obscur, hésitant à franchir la frontière. On n’entend plus la chanson de l’enfant. L’homme se tient sur le seuil du balcon. Il observe ma silhouette dans l’ombre. Quelque chose ne va pas. Dans le grand appartement silencieux, quelque chose manque.

– Votre fils !

Ils me regardent sans comprendre.

– Où est votre fils ?

Comme s’il partageait mon inquiétude, le père referme la fenêtre, chassant le soleil. Le double salon d’apparat perd brusquement tout éclat. Les lames biseautées du parquet, transformées par les rayons lumineux en kaléidoscope, redeviennent une grosse masse sombre.

L’homme court en direction des chambres. Ses pas résonnent trop fort dans les pièces vides.

– Arthur !

Il hurle.

– Arthur !

Sa femme l’a rejoint, pendant que j’inspecte l’entrée et la cuisine.

Je m’agite pour faire semblant. Il n’y a personne. Je le sais déjà. Mais quoi ? Le père, penché au-dessus des rambardes du balcon, regarde en bas. Accrochée à son bras, sa femme sanglote.

– Mon fils.

La porte d’entrée de la cuisine donnant sur l’escalier de service n’a plus de serrure. Pour sortir de l’appartement, il aurait fallu passer devant moi. Aucune fenêtre n’est ouverte. Dans la dernière chambre, la cabine de phare où j’entre seule, je suis assaillie par une sensation étrange. Peut-être un inconnu, derrière les murs courbes d’une illusion d’optique, m’observe-t-il. Ou les paroles de la comptine flottent dans l’air, et je m’y cogne.

Chaque seconde a sa pareille

Ton rêve est l’envers du décor

Il m’est impossible de sortir de l’appartement où l’enfant n’est plus là.

Hélène Frappat – Lady Hunt – 2013 (Actes Sud)

Au lieu-dit Noir-Etang… – Thomas H. Cook

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Thomas H. Cook - Au lieu-dit Noir-Etang...Les premières phrases

«  Mon père avait une phrase préférée. Il l’avait empruntée à Milton, et aimait la citer aux garçons de Chatham School. Planté devant eux le jour de la rentrée des classes, les mains bien enfoncées dans les poches de son pantalon, il ménageait un silence, leur faisant face, l’air grave. « Prenez garde à vos actes, déclamait-il alors, car le mal contre lui-même se retourne. » Il ne pouvait imaginer à quel point la suite des événements le contredirait, ni à quel point j’en aurais éminemment conscience.

Parfois, en ces tristes journées d’hiver si fréquentes en Nouvelle-Angleterre où le vent malmène autant les arbres que les arbustes, où la pluie tambourine contre les toits et les vitres, je me sens de nouveau happé par l’univers de mon père, par ma jeunesse, par la petite ville qu’il aimait tant et où je vis toujours. Je regarde par la fenêtre de mon bureau et je revois la grand-rue de Chatham telle qu’elle était alors : une poignée de petits commerces, un cortège fantomatique d’automobiles aux phares montés sur des pare-chocs inclinés. Dans mon esprit, les morts retrouvent la vie, reprennent leur enveloppe charnelle. Je vois Mme Albertson livrer son panier de palourdes au marché Kessler, M. Lawrence faire des embardées avec le scooter des neiges qu’il a construit de ses propres mains, des skis à l’avant, deux parties des chenilles d’un tank de la Première Guerre mondiale à l’arrière, le tout accroché au châssis cabossé d’un vieux roadster. En passant, il me fait signe, agitant sa main gantée dans l’air intemporel.

Me présentant une nouvelle fois sur le seuil de mon passé, je retrouve mes quinze ans, tous mes cheveux et une peau dépourvue de taches de vieillesse, le ciel loin de moi et l’enfer de mes préoccupations. Je pressens même que, par essence, la vie a du bon.

Puis, de but en blanc, je repense à elle. Pas à la jeune femme que j’ai connue il y a si longtemps, mais à la petite fille qui contemple au loin la mer d’un bleu étincelant, son père, à côté d’elle, lui disant ce que tous les pères disent depuis toujours à leurs enfants : que l’avenir leur tend les bras, que c’est un pré d’herbe tendre qui n’abrite aucune sombre forêt. Je la revois dans son cottage, ce jour-là, je réentends sa voix, ses paroles tintent encore à mon oreille, distantes clochettes, porteuses de la foi qu’elle eut brièvement en la vie. »

Circonstances de lecture

Une brusque envie de découvrir ce qui se cache derrière la couverture de ce roman noir…

Impressions

« Au lieu-dit Noir-Etang… » est à la fois un roman d’amour et un roman policier, noir et prenant. Vieux à présent, Henry se rappelle l’année de ses 15 ans, en 1926. Et la fascination qu’il porte à Mlle Channing, le nouveau professeur de dessin de Chatham School, l’école que dirige son père. Du haut de ses 15 ans, il observe les liens qui se nouent entre cette jeune femme à l’esprit libre et un autre professeur, marié et père de famille. L’histoire dont il est témoin le fascine. L’atmosphère du roman est oppressant, à l’image de ce lieu, Noir-Etang, séparant la maison des deux professeurs.

Un passage parmi d’autres

 – Et vous ? Qu’avez-vous fait pendant mon absence ?

– Je suis restée ici. J’ai lu, la plupart du temps.

M. Reed prit une courte inspiration.

– Dites-moi, Elizabeth… vous arrive-t-il parfois de penser que vous vivez uniquement dans votre tête ?

Elle haussa les épaules.

– Serait-ce un si mauvais endroit ? répliqua-t-elle.

M. Reed sourit, l’air grave.

– Tout dépend de la tête de qui, je suppose.

– Oui, c’est sûr, dit Mlle Channing.

Il y eut un bref temps mort avant que M. Reed n’ajoute :

– Le bateau sera achevé pour l’été.

Mlle Channing, sans rien dire, porta sa tasse à ses lèvres en regardant M. Reed dans les yeux.

– Ensuite, reprit-il, il sera possible…

Il se tut, comme pour se rappeler à la prudence et ne pas parler sans réfléchir, mais poursuivit :

– … possible d’aller n’importe où, je suppose.

Mlle Channing plaça sa tasse sur ses genoux.

– Où aimeriez-vous aller, Leland ?

M. Reed la regardait attentivement.

– Dans les endroits où vous êtes déjà allée, je suppose.

Ils se regardèrent un bref instant en silence, mais avec une telle intensité et une telle attirance que la petite distance qui les séparait semblait plus qu’ils ne pouvaient supporter. Ce fut en cet instant que je mesurai pour la première fois la profondeur de ce qu’ils en étaient venus à éprouver l’un pour l’autre.

Au lieu-dit Noir-Etang… – Thomas H. Cook (Points Roman noir)

Arcadia – Fabrice Colin

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Fabrice Colin - ArcadiaLes premières phrases

«  Il ne lit plus à présent, il n’en a plus la force. Lever un bras, se dresser sur un coude : il en serait incapable. Les yeux fixés au plafond, il est condamné à l’attente.

De temps à autre, la fatigue semble venir à bout de ses souffrances et il s’enfonce dans un sommeil aveugle, mais lorsqu’il se réveille, c’est pour constater avec désespoir qu’il est encore en vie et que la douleur ne l’a pas quitté.

– Avez-vous déjà vu quelqu’un mourir ? demande-t-il à Severn. 

Joseph approuve.

– Dans ce cas, je vous plains.

Sa tête retombe sur l’oreiller. Il y a quelques jours, de nouveau, il a évoqué l’éventualité du suicide. Il a répété à son ami qu’il aurait pu en finir trois mois plus tôt sur le Maria Crowther mais qu’il a tenu bon parce que lui, Severn, a brandi l’étendard de son inébranlable foi chrétienne. Et de quel secours lui est cette foi désormais ? « Il n’est pas de mots assez durs », a-t-il martelé, « pas de châtiments assez forts pour fustiger un homme obligeant son ami à endurer pareils tourments. »

Bouleversé, Severn s’est enfui et a traversé la Piazza di Spagna en larmes pour retrouver le docteur James Clark, le seul homme auquel il pouvait se confier. Clark l’a écouté en hochant la tête, puis a remonté avec lui les marches de la Casina Rossa. Sitôt franchi le seuil de la chambre, il a raflé le flacon de laudanum et l’a fait disparaître dans sa poche. Le poète est resté coi. Lorsque Clark s’est penché sur lui, il l’a fixé de ses yeux grands yeux humides et lui a demandé le plus calmement du monde combien de temps encore il lui faudrait supporter cette « existence posthume ».

Les moments de lucidité alternent avec les phases de léthargie brumeuse. « Et la lucidité », a expliqué le docteur, « n’est pas recommandée. » Au loin, les émotions. Aucune allusion à Fanny, encore moins à l’écriture ou aux livres : dans l’état où il se trouve, cela le tuerait. Severn ne peut qu’acquiescer. C’est l’amour qui aura raison de son ami, cette passion impossible, ce feu mauvais qui dévore – rien moins que l’amour. »

Circonstances de lecture

Comment résister à la lecture d’une si belle réédition par les éditions Bragelonne?

Impressions

Attention : pour plonger dans « Arcadia », il faut laisser de côté le monde rationnel et accepter de ne pas tout comprendre à la cohérence de l’histoire. Il faut se laisser porter par la plume (très onirique) de Fabrice Colin, oublier la réalité et flotter entre deux mondes pleins de poésie. Celui d’Arcadia et de Ternemonde, celui de la « réalité » et celui des rêves.

Lire « Arcadia », c’est voyager dans des mondes parallèles, voyager dans le temps et l’espace, côtoyer de grands peintres, poètes, dramaturges, compositeurs et écrivains. A l’instar de John Keats, Rudyard Kipling, Alfred Tennyson, Lewis Carroll et Rossetti. C’est aussi croiser Merlin, la fée Morgane, le roi Arthur, Guenièvre, Lancelot et Perceval. Jouer avec les songes, jouer avec les identités (multiples), et les réincarnations. Vibrer au son de la musique du sommeil, frissonner dans un Londres victorien où la neige est bleutée, mettre un pied au Pays des Merveilles, rencontrer l’auteur de Peter Pan, frémir devant la montée des eaux à Paris…

Dans « Arcadia », Fabrice Colin magnifie les Arts, de la peinture à la musique en passant par l’écriture. Tout en traitant de l’amour, des rêves, de la vie et de la mort avec poésie et magie. Une petite pépite hallucinée de la Fantasy qui demande une seconde lecture, peut-être, pour comprendre tous les rouages de ce  roman-poème sous ecstasy.

Un passage parmi d’autres

 La nuit s’est assez fait attendre. Les avenues s’éclairent dans le brouillard, et Londres devient magique avec ses enseignes colorées, ses trottoirs bordés de neige, ses filaments de brume et ses fontaines gelées. Sagement installée sur sa banquette de cuir, Maggie se laisse prendre au spectacle de la rue : gentlemen pressés, crieurs de journaux, vendeurs ambulants, pubs et restaurants déjà bondés, elle ne se souvient pas d’avoir jamais vu autant de monde à Londres un soir d’hiver.

La neige bleutée qui vient se coller à la vitre en une fine pellicule filtre sa rêverie tel un prisme fragile. Lorsque Maggie ferme les yeux, elle fond un peu plus vite et, bientôt, le paysage se délaie lui aussi, les demeures arrogantes des quartiers riches font place à un paysage plus tranquille – enfilades monotones de maisons brunâtres, chapelles solitaires et parcs silencieux. Le tram contourne le Lancelot de Leighton que la petite aime tant et se dirige vers les quartiers sud.

Vingt minutes plus tard, la voici chez elle. Elle pousse les grilles de fer forgé et s’engage dans l’allée principale que les domestiques se sont efforcés de dégager. Il fait bien noir à présent, la lune est creuse dans le ciel, mais les fenêtres de la Grange sont illuminées, et la petite Sidhe poursuit son chemin. Elle gravit les marches de pierre en repensant au calao ; la gouvernante ouvre la porte pour la laisser rentrer et, d’un revers de main, balaie la neige qui s’est accumulée sur le col de son manteau.

Arcadia – Fabrice Colin (Bragelonne)

Yeruldelgger – Ian Manook

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Ian Manook - YeruldelggerLes premières phrases

«  Yeruldelgger observait l’objet sans comprendre. D’abord il avait regardé, incrédule, toute l’immensité des steppes de Delgerkhaan. Elles les entouraient comme des océans d’herbe folle sous la houle irisée du vent. Un long moment, silencieux, il avait cherché à se convaincre qu’il était bien là où il se trouvait, et il y était bien. Au cœur de distances infinies, au sud de la province du Khentii et à des centaines de kilomètres de ce qui pourrait un tant soit peu justifier la présence incongrue d’un tel objet.

Le policier du district se tenait respectueusement à un mètre derrière lui. La famille de nomades qui l’avaient alerté, à quelques mètres en face. Tous le regardaient, attendant qu’il apporte une explication satisfaisante à la présence de l’objet saillant de terre, de travers par rapport à l’horizon. Yeruldelgger avait respiré profondément, malaxé son visage fatigué dans ses larges paumes, puis il s’était accroupi devant l’objet pour mieux l’observer.

Il était vidé, épuisé, comme essoré par cette vie de flic qu’il ne maîtrisait plus vraiment. Ce matin à six heures on l’envoyait enquêter sur trois cadavres découpés au cutter dans le local des cadres d’une usine chinoise dans la banlieue d’Oulan-Bator, et cinq heures plus tard il était dans la steppe à ne même pas comprendre pourquoi on l’avait envoyé jusque-là. »

Circonstances de lecture

Une lecture conseillée par mon libraire.

Impressions

Ce très bon thriller nous fait voyager en Mongolie. Le héros, Yeruldelgger, est un flic rongé par la mort de sa fille. Lorsqu’il découvre le corps d’une petite fille dans la steppe, le passé ressurgit. Ian Manook nous entraîne dans un thriller rondement mené, fort en personnages attachants, dans une société déchirée entre les traditions mongoles et la vie moderne. On a envie de rester aux côtés de Yeruldelgger, Oyun et Solongo, sous la yourte à boire le thé au beurre salé tout en cherchant des indices sur leur tablette numérique. Quand l’univers des séries TV américaines débarque à Oulan-Bator, ça donne ça : une belle surprise littéraire. On en redemande !

Un passage parmi d’autres

 Il marchait, heureux de retrouver des instincts oubliés. Il redécouvrit des sensations qu’il croyait perdues. Il s’étonna de ce que son corps, usé par la ville et son métier, le porte encore avec autant de facilité à travers la montagne. Il ne ressentait absolument aucune peur. Ni de l’immensité enivrante qui l’entourait, ni des animaux sauvages qui peuplaient ces bois préservés, ni de la nuit et du froid qui pouvaient le rattraper. Il n’éprouvait qu’une grande sérénité à être là, enfin seul, ignoré de tous, à se pénétrer dans l’effort de ce monde vivifiant qui se réemparait de lui. C’était le sentiment exact qui l’habitait à ce moment-là. Il avait appartenu à ce monde, il avait communié avec lui d’une façon si profonde qu’il s’en était nourri. Il en avait tiré une force qu’il n’avait plus, mais dont il se souvenait à présent. Il eut soudain l’impression qu’il avait été vivant, avant. Bien plus vivant qu’à présent, et qu’il pouvait peut-être le redevenir.

Yeruldelgger – Ian Manook – octobre 2013 (Albin Michel)

Un livre, une phrase…

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Alice Ferney - Les Autres« Connaître l’autre c’est avoir saisi le rêve intérieur qu’il fait de lui-même, pas seulement avoir vu qui il se figure être, mais savoir qui il aspire à devenir. »

Alice Ferney – Les Autres

La vie en mieux – Anna Gavalda

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Anna Gavalda - La vie en mieuxLes premières phrases

«  C’est un café près de l’Arc de triomphe. Je suis presque toujours assise à la même place. Dans le fond, à gauche derrière le bar. Je ne lis pas, je ne bouge pas, je n’interroge pas mon portable, j’attends quelqu’un.

J’attends quelqu’un qui ne viendra pas et comme je m’ennuie, je regarde la nuit tomber sur L’Escale de l’Étoile.

Derniers collègues, derniers verres, dernières blagues usées, mer étale pendant près d’une heure et Paris s’étire enfin : les taxis rôdent, de grandes filles sortent du bois, le patron tamise et les garçons rajeunissent. Ils déposent une petite bougie sur chaque table – une fausse, qui vacille mais ne coule pas -, et me pressent discrètement : il faut boire encore ou laisser sa place.

Je bois encore.

C’est la septième fois en plus des deux premières que je viens dans ce marigot m’abreuver entre chiens et loups. Je suis précise car j’ai conservé toutes les additions. Au début, j’ai dû imaginer que c’était en souvenir, par habitude ou par fétichisme, mais aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je reconnais que c’est pour me retenir à quelque chose quand je plonge la main dans la poche de mon manteau.

Si ces bouts de papier existent, c’est bien la preuve que… que quoi, d’ailleurs ?

Que rien.

Que la vie est chère, près du Soldat inconnu. »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Anna Gavalda.

Impressions

Après « Billie« , voici encore deux nouvelles qu’Anna Gavalda nous propose dans son dernier livre « La vie en mieux ». Deux jolies histoires sur deux êtres malheureux, mal dans leur vie sans se l’avouer véritablement… jusqu’à ce qu’une rencontre les fasse affronter la réalité.

« La vie en mieux » se lit doucement, pour le plaisir de rentrer dans l’univers d’Anna Gavalda, de rencontrer ses héros à la lisière de la société et de leur vie. Pour le plaisir de les voir, enfin, prendre leur destin en main et peut-être changer de vie. Surtout, il ne faut pas grand chose, parfois, pour tout changer.

Un passage parmi d’autres

 Un jour que je l’accompagnais sur la tombe de son fils (le frère aîné de ma mère, le dernier marin pêcheur de la famille), ma mémé Saint-Quay m’a expliqué que l’on reconnaissait le bonheur au bruit qu’il faisait en partant. Je devais avoir dans les dix-onze ans et je venais de me faire chourer un démanilleur et mon couteau, je l’ai reçue cinq sur cinq.

Eh bien, l’amour, c’est le contraire. L’amour, on le reconnaît au souk qu’il fout en débarquant. Moi, par exemple, il avait suffi qu’un homme gentil, drôle et cultivé, un voisin de palier que je connaissais à peine, posât devant moi un verre, une assiette, une fourchette et un couteau pour que je me fissure de la tête aux pieds.

C’était comme si ce type avait enfoncé un coin dans la plus secrète de mes brèches et me tournait tranquillement autour, une énorme masse à la main.

L’amour.

La vie en mieux – Anna Gavalda – mars 2014 (le dilettante)

Le chardonneret – Donna Tartt

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Donna Tartt - Le chardonneretLes premières phrases

«  J’étais encore à Amsterdam lorsque j’ai rêvé de ma mère pour la première fois depuis des années. J’étais enfermé dans ma chambre d’hôtel depuis plus d’une semaine, craignant de téléphoner à quiconque ou même de sortir ; mon cœur s’emballait et s’agitait aux bruits les plus innocents : la sonnette de l’ascenseur, le cliquetis du chariot de minibar, jusqu’aux cloches des églises, la Westertoren, le Krijtberg, sonnant les heures, le liséré sombre de leurs résonances métalliques, incrusté d’une sinistre prophétie digne d’un conte de fées. Pendant la journée, je restais assis au pied du lit et me forçais à décrypter les informations en néerlandais à la télévision (effort voué à l’échec puisque je ne connaissais pas un traître mot de cette langue), et, quand j’abandonnais, je m’asseyais près de la fenêtre et fixais le canal, mon pardessus en poil de chameau jeté sur les épaules – j’avais quitté New York à la hâte et les vêtements que j’avais emportés n’étaient pas assez chauds, même à l’intérieur.

Au-dehors tout n’était qu’effervescentes réjouissances. C’était la période de Noël et des lumières clignotaient sur les ponts du canal le soir ; des damen et des herren aux joues rouges roulaient en ferraillant sur les pavés, leurs écharpes volant dans le vent glacial, des sapins arrimés sur le porte-bagages de leurs vélos. L’après-midi, un orchestre amateur jouait des chants de Noël qui flottaient, minuscules et fragiles, dans l’air hivernal.

Les plateaux chaotiques du service en chambre ; trop de cigarettes ; la vodka tiède du duty free. Durant ces journées agitées et confinées, j’en suis venu à connaître le moindre centimètre de la chambre, tout comme un prisonnier en vient à connaître sa cellule. »

Circonstances de lecture

J’ai eu très envie de me plonger dans ce pavé.

Impressions

Première lecture de cet auteur… et ce ne sera pas la dernière ! Dès les premières pages, j’ai été happée par l’écriture de Donna Tartt et par l’histoire de ce petit garçon sur lequel le sort s’acharne.

Théo voit sa vie basculer le jour où sa mère disparaît dans un événement tragique. Il se retrouve alors presque malgré lui en possession d’un tableau d’une valeur inestimable, « Le Chardonneret » du peintre Carel Fabritius. Incapable de s’en séparer malgré la peur de se faire arrêter, Théo voit sa vie irrémédiablement liée à celle du tableau. Certes, ce livre est long (près de 800 pages, oui !), mais croyez moi, on ne se lasse pas de ce pavé ! Une très belle histoire. Une très belle plume.

Un passage parmi d’autres

 Les événements auraient mieux tourné si elle était restée en vie. En fait, elle est morte quand j’étais enfant ; et bien que tout ce qui m’est arrivé depuis lors soit ma faute, à moi seul, toujours est-il que, lorsque je l’ai perdue, j’ai perdu tout repère qui aurait pu me conduire vers un endroit plus heureux, vers une vie moins solitaire ou plus agréable.

Sa mort est la ligne de démarcation entre avant et après. Et même si c’est triste à admettre après tant d’années, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait autant donné le sentiment d’être aimé. En sa présence, tout prenait vie ; elle projetait autour d’elle une lumière théâtrale enchantée, si bien qu’à travers ses yeux le monde se parait de couleurs éclatantes – je me souviens, quelques semaines avant sa mort, d’un dîner tardif avec elle dans un restaurant italien de Greenwich Village, et comment elle avait agrippé ma manche alors qu’elle contemplait le spectacle presque douloureusement beau d’un gâteau d’anniversaire hérissé de bougies traversant la salle et dont les flammes tremblotantes formaient un cercle lumineux, flottant sur le plafond sombre, puis le gâteau resplendissant avait été déposé au milieu du cercle de famille et le visage d’une vieille dame était devenu béat tandis que des sourires jaillissaient tout autour d’elle et que les serveurs reculaient, les mains dans le dos – un repas d’anniversaire ordinaire comme on peut en voir dans n’importe quel restaurant familial de Manhattan, et je suis sûr que je ne m’en souviendrais même pas si elle n’était pas décédée si peu de temps après, ce qui fait que j’y ai repensé encore et encore après sa mort, et que j’y repenserai sans doute toute ma vie : ce cercle éclairé par les bougies, tableau vivant du bonheur quotidien et ordinaire qui s’est envolé quand je l’ai perdue.

Le chardonneret – Donna Tartt – 2013 (Plon – feux croisés)

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

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Les premières phrases

Maylis de Kerangal - Réparer les vivants

«  Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événément, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre – l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de vingt ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait en renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de cent mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge – un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé. »

Circonstances de lecture

Lu après avoir vu l’auteur à La Grande Librairie.

Impressions

Un livre à part, pas comme les autres, magnifique. Un livre haletant, rythmé au rythme du cœur de Simon, jeune homme de 20 ans victime d’un accident de la route. Ses parents doivent faire un choix : accepter ou refuser le don d’organes… et la transplantation cardiaque. Il faut faire vite.

« Réparer les vivants » est un très beau livre, magnifiquement écrit, avec ses longues phrases cadencées selon l’urgence de la situation, les émotions, le sang qui bat. Émouvant, réfléchi, il conduit inévitablement le lecteur à se poser la question : « Et moi, suis-je pour ou contre le don d’organes ? » Parce qu’il vaut mieux prendre cette décision soi-même que laisser ses proches la prendre à notre place.

Un passage parmi d’autres

 Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de gypse.

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal – janvier 2014 (Verticales)

 

Un livre, une phrase…

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Joël Dicker - La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert« Au fond, Harry, comment devient-on écrivain ?

– En ne renonçant jamais. Vous savez, Marcus, la liberté, l’aspiration à la liberté est une guerre en soi. Nous vivons dans une société d’employés de bureau résignés, et il faut, pour se sortir de ce mauvais pas, se battre à la fois contre soi-même et contre le monde entier. La liberté est un combat de chaque instant dont nous n’avons que peu conscience. »

 Joël Dicker – La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert