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Archives de Catégorie: Romans français

Les brumes de l’apparence – Frédérique Deghelt

19 jeudi Juin 2014

Posted by Aurélie in Romans français

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Actes Sud, Critique de livre, Frédérique Deghelt, Les brumes de l'apparence, roman

Frédérique Deghelt - Les brumes de l'apparenceLes premières phrases

«  Peut-être qu’à un moment je me suis dit qu’il valait mieux oublier tout ça, ne jamais en parler à personne, continuer ma vie qui, somme toute, me plaisait bien. Peut-être qu’il est impossible d’oublier ce qu’on a vu quand on ouvre une porte sur l’inconnu et qu’on comprend que de l’autre côté il se passe quelque chose d’immense. Peut-être que je me raconte des histoires et que tout ce qui est arrivé là, je l’avais désiré, manigancé à mon insu.

Le temps n’a plus d’importance. Je suis comme les enfants, comme les vieux et les âmes libres. Une minute peut me paraître une éternité, et cent ans un instant. Il suffit que je le décide. J’hésite entre la fiction et la réalité, mais raconter une histoire comme un joli conte de fées, c’est toujours la même imposture : rien n’est autobiographique, mais tout est vécu. Qu’est-ce que je pense maintenant du parcours de cette fille qui a grandi sans trop de problèmes et qui est devenue une femme, ni meilleure ni pire qu’une autre ; une femme comme il en existe des milliers, flanquée d’un mari, d’un enfant, une bourgeoise sans prétention qui vit comme on roule sur une autoroute, en mettant de l’essence dans le véhicule et en payant le péage jusqu’à destination ? « 

Circonstances de lecture

J’avais beaucoup aimé un de ses précédents romans, « La grand-mère de Jade ».

Impressions

Gabrielle est une Parisienne, à l’aise les pieds solidement posés sur le bitume, un brin allergique à ce qui se passe de l’autre côté du périphérique. Alors, quand elle reçoit en héritage une maison abandonnée en province, isolée dans une forêt que les gens du coin disent hantée, elle n’a qu’une idée : la vendre au plus vite pour s’en débarrasser. Évidemment, rien ne se passe comme prévu. Ce lieu finit par l’attirer… et va lui révéler des pouvoirs et un passé dont elle ignorait tout.

Une belle histoire, entre fiction et réalité, dans laquelle Frédérique Deghelt aborde ces faits étranges que l’on tend généralement à évacuer d’un revers de la main ou d’un haussement d’épaules. Ces petites choses qui surviennent au-delà de toute logique. Combattre les préjugés, s’accepter comme l’on est, voir au-delà des apparences, croire en l’impossible, voilà ce que nous propose Frédérique Deghelt. Si la deuxième moitié du roman m’a moins emportée, « Les brumes de l’apparence » demeure tout de même une de mes lectures préférées de ces derniers mois.

Un passage parmi d’autres

 La France sauvage, je ne la connais pas, je ne la recherche pas, et le plus drôle c’est que je suis en train de me demander si je n’ai pas tort.

Quelques petits points rouges à travers le feuillage attirent mon attention. Un cerisier sauvage qui, probablement, a destiné ses fruits aux oiseaux depuis fort longtemps. Quand je vois des cerises à Paris, je pense aux clafoutis que je mangeais autrefois. Quand je goûte les premières cerises, chaque début d’été, une bouffée d’enfance remonte de je ne sais où. Je revois un arbre que j’adorais, mais où était-il ? Quelque chose en moi a envie de dire que j’y allais avec ma grand-mère dans un jardin dont je ne sais plus le nom, mais je n’ai pas le souvenir d’une aïeule, ni d’une récolte de cerises en sa compagnie. Pourtant je me revois, bien cachée sur une branche, avec la sensation d’être perchée sur l’univers le plus gourmand du monde. Je remplissais mon ventre et mon panier. Je tachais mes habits, je crachais les noyaux, où était-ce ? Seule la mémoire des papilles me jette dans cette euphorie. A Paris, les fruits n’ont pas d’odeur. Les fraises sont devenues comme les gens, ils ne sentent plus rien. J’en oublie la rivière. Une branche plus basse, je l’utilise comme appui. Les oiseaux ont déjà picoré, mais il en reste encore de bien mûres que je vais me faire une joie de leur disputer. J’ai envie d’éclater de rire. Seule, perchée sur ma branche avec mes gourmandises d’un franc rouge foncé. Je les ai mises sur chaque oreille, je retombe en enfance et ça fait un bien fou. Et me vient une idée plus folle encore : y a-t-il eu un moment où je ne détestais pas la campagne ? Peut-être, quand j’étais très petite. Avant que la ville ne devienne mon terrain de jeu exclusif.

Frédérique Deghelt – Les brumes de l’apparence – mars 2014 (Actes Sud)

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Le Liseur du 6h27 – Jean-Paul Didierlaurent

11 mercredi Juin 2014

Posted by Aurélie in Romans français

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Au diable vauvert, Critique de livre, Jean-Paul Didierlaurent, Le Liseur du 6h27, roman

Jean-Paul Didierlaurent - Le Liseur du 6h27Les premières phrases

«  Certains naissent sourds, muets ou aveugles. D’autres poussent leur premier cri affublés d’un strabisme disgracieux, d’un bec de lièvre ou d’une vilaine tache de vin au milieu de la figure. Il arrive que d’autres encore viennent au monde avec un pied bot, voire un membre déjà mort avant même d’avoir vécu. Guylain Vignolles, lui, était entré dans la vie avec pour tout fardeau la contrepèterie malheureuse qu’offrait le mariage de son patronyme avec son prénom: Vilain Guignol, un mauvais jeu de mots qui avait retenti à ses oreilles dès ses premiers pas dans l’existence pour ne plus le quitter. 

Ses parents avaient ignoré les prénoms du calendrier des Postes de cette année 1976 pour porter leur choix sur ce « Guylain » venu de nulle part, sans même penser un seul instant aux conséquences désastreuses de leur acte. Étonnamment et bien que la curiosité fût souvent forte, il n’avait jamais osé demander le pourquoi de ce choix. Peur de mettre dans l’embarras peut-être. Peur aussi sûrement que la banalité de la réponse ne le laissât sur sa faim. Il se plaisait parfois à imaginer ce qu’aurait pu être sa vie s’il s’était prénommé Lucas, Xavier ou Hugo. Même un Ghislain aurait suffi à son bonheur. Ghislain Vignolles, un vrai nom dans lequel il aurait pu se construire, le corps et l’esprit bien à l’abri derrière quatre syllabes inoffensives. Au lieu de cela, il lui avait fallu traverser l’enfance avec, accrochée à ses basques, la contrepèterie assassine : Vilain Guignol. En trente-six ans d’existence, il avait fini par apprendre à se faire oublier, à devenir invisible pour ne plus déclencher les rires et les railleries qui ne manquaient pas de fuser dès lors qu’on l’avait repéré.  « 

Circonstances de lecture

Après avoir lu les bonnes critiques autour de ce premier roman et vu l’auteur à La Grande Librairie, je n’ai pas pu résister…

Impressions

« Le Liseur du 6h27 » nous plonge dans un univers proche de ceux de Jean-Pierre Jeunet et d’Anna Gavalda.

Guylain déteste son travail : le broyage des livres invendus. Pour celui qui adore les livres et qui aurait aimé travailler dans l’édition, c’est un supplice. Alors, pour se donner du courage, il lit tous les matins dans le RER de 6h27, à voix haute, les quelques pages qu’il a pu sauver la veille de la machine. Voilà l’idée de départ de ce très beau premier roman, qui se lit d’une traite, et où l’on prend plaisir à côtoyer des personnages hauts en couleurs, à l’instar d’un gardien d’usine amoureux du théâtre classique. C’est très drôle et émouvant tout à la fois. A lire pour le plaisir !

Un passage parmi d’autres

 « Tandis que le jour naissant venait s’écraser sur les vitres embuées, le texte s’écoulait de sa bouche en un long filet de syllabes, entrecoupé çà et là de silences dans lesquels s’engouffrait le bruit du train en marche. Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s’agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d’histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine.

Jean-Paul Didierlaurent – Le Liseur du 6h27 – 2014 (Au diable vauvert)

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Lady Hunt – Hélène Frappat

04 dimanche Mai 2014

Posted by Aurélie in Romans français

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Actes Sud, Critique de livre, Hélène Frappat, Lady Hunt, roman

Hélène Frappat - Lady HuntLes premières phrases

«  La première fois que j’ai vu la maison, les arêtes de ses murs en briques disparaissaient sous une brume grise.

La maison se dresse en haut d’une rue en pente. Malgré le brouillard lumineux qui l’enveloppe, son ombre imposante se détache sur les villas environnantes. C’est une brume de fin de journée, un halo gris qu’absorberont bientôt les rayons blancs du crépuscule, juste avant la nuit, et la maison aura disparu.

Pourtant la brume dure. La douceur grise, humide, semble sans fin. Elle encercle la vieille demeure, émane de ses volets en fer, des ses cheminées inactives, de la grille haute qui protège, derrière des barreaux rongés de rouille, l’allée ombreuse conduisant au perron.

La brume absorbe les balcons ouvragés à l’étage, les jalousies closes des mansardes, le toit d’ardoise, la cime des arbres. La brume pénètre insidieusement mes vêtements. Sans quitter des yeux la maison, je frissonne.

La rue en pente conduit jusqu’à la jetée qui longe la mer, ruban sombre presque invisible à marée basse. Aucune vague n’agite cette ligne confondue avec l’horizon, dans la partie mystérieusement claire et dégagée du ciel.

En fermant à demi les yeux, je distingue la première lettre de la rue : K. La suite se perd dans la brume.

K. Dans mon rêve, je sais que c’est le début de mon nom. K. Ce n’est pas la première fois. Dans mon rêve, je sais que je connais la maison.

K. me réveille en sursaut. Dans le noir de ma chambre, jusqu’aux premières lueurs de l’aube qui s’infiltrent en bas des stores, j’attends, vainement, de m’endormir pour retrouver la maison familière, incapable de me rappeler où je l’ai connue, ailleurs qu’en rêve. »

Circonstances de lecture

Pour l’histoire, à la frontière du fantastique et du réel.

Impressions

Travaillant dans une agence immobilière, Laura Kern rêve chaque nuit d’une maison, obsédante, attirante et terrifiante. Peu à peu, elle est confrontée à des phénomènes étranges. Et une question l’agite alors : est-ce des symptômes annonçant qu’elle a hérité du gène de son père, frappé par la maladie de Huntington ? Va-t-elle peu à peu sombrer dans la folie ? Est-ce le passé qui revient la hanter pour lui délivrer un message ?

Une lecture qui n’est pas sans rappeler, dans certains passages, le Shining de Stephen King, en beaucoup plus soft évidemment ! A lire aussi pour le poème de Tennyson, « The Lady of Shalott », qui imprègne ce très beau roman d’Hélène Frappat.

Un passage parmi d’autres

 Le miroir réfléchit un rayon qui trace sur les lames biseautées du parquet une frontière nette. Le salon est coupé en deux, entre une zone envahie de soleil et un territoire plongé dans l’ombre. Je reste du côté obscur, hésitant à franchir la frontière. On n’entend plus la chanson de l’enfant. L’homme se tient sur le seuil du balcon. Il observe ma silhouette dans l’ombre. Quelque chose ne va pas. Dans le grand appartement silencieux, quelque chose manque.

– Votre fils !

Ils me regardent sans comprendre.

– Où est votre fils ?

Comme s’il partageait mon inquiétude, le père referme la fenêtre, chassant le soleil. Le double salon d’apparat perd brusquement tout éclat. Les lames biseautées du parquet, transformées par les rayons lumineux en kaléidoscope, redeviennent une grosse masse sombre.

L’homme court en direction des chambres. Ses pas résonnent trop fort dans les pièces vides.

– Arthur !

Il hurle.

– Arthur !

Sa femme l’a rejoint, pendant que j’inspecte l’entrée et la cuisine.

Je m’agite pour faire semblant. Il n’y a personne. Je le sais déjà. Mais quoi ? Le père, penché au-dessus des rambardes du balcon, regarde en bas. Accrochée à son bras, sa femme sanglote.

– Mon fils.

La porte d’entrée de la cuisine donnant sur l’escalier de service n’a plus de serrure. Pour sortir de l’appartement, il aurait fallu passer devant moi. Aucune fenêtre n’est ouverte. Dans la dernière chambre, la cabine de phare où j’entre seule, je suis assaillie par une sensation étrange. Peut-être un inconnu, derrière les murs courbes d’une illusion d’optique, m’observe-t-il. Ou les paroles de la comptine flottent dans l’air, et je m’y cogne.

Chaque seconde a sa pareille

Ton rêve est l’envers du décor

Il m’est impossible de sortir de l’appartement où l’enfant n’est plus là.

Hélène Frappat – Lady Hunt – 2013 (Actes Sud)

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Arcadia – Fabrice Colin

16 mercredi Avr 2014

Posted by Aurélie in Fantasy, Romans français

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Arcadia, Bragelonne, Critique de livre, Fabrice Colin, Fantasy, roman

Fabrice Colin - ArcadiaLes premières phrases

«  Il ne lit plus à présent, il n’en a plus la force. Lever un bras, se dresser sur un coude : il en serait incapable. Les yeux fixés au plafond, il est condamné à l’attente.

De temps à autre, la fatigue semble venir à bout de ses souffrances et il s’enfonce dans un sommeil aveugle, mais lorsqu’il se réveille, c’est pour constater avec désespoir qu’il est encore en vie et que la douleur ne l’a pas quitté.

– Avez-vous déjà vu quelqu’un mourir ? demande-t-il à Severn. 

Joseph approuve.

– Dans ce cas, je vous plains.

Sa tête retombe sur l’oreiller. Il y a quelques jours, de nouveau, il a évoqué l’éventualité du suicide. Il a répété à son ami qu’il aurait pu en finir trois mois plus tôt sur le Maria Crowther mais qu’il a tenu bon parce que lui, Severn, a brandi l’étendard de son inébranlable foi chrétienne. Et de quel secours lui est cette foi désormais ? « Il n’est pas de mots assez durs », a-t-il martelé, « pas de châtiments assez forts pour fustiger un homme obligeant son ami à endurer pareils tourments. »

Bouleversé, Severn s’est enfui et a traversé la Piazza di Spagna en larmes pour retrouver le docteur James Clark, le seul homme auquel il pouvait se confier. Clark l’a écouté en hochant la tête, puis a remonté avec lui les marches de la Casina Rossa. Sitôt franchi le seuil de la chambre, il a raflé le flacon de laudanum et l’a fait disparaître dans sa poche. Le poète est resté coi. Lorsque Clark s’est penché sur lui, il l’a fixé de ses yeux grands yeux humides et lui a demandé le plus calmement du monde combien de temps encore il lui faudrait supporter cette « existence posthume ».

Les moments de lucidité alternent avec les phases de léthargie brumeuse. « Et la lucidité », a expliqué le docteur, « n’est pas recommandée. » Au loin, les émotions. Aucune allusion à Fanny, encore moins à l’écriture ou aux livres : dans l’état où il se trouve, cela le tuerait. Severn ne peut qu’acquiescer. C’est l’amour qui aura raison de son ami, cette passion impossible, ce feu mauvais qui dévore – rien moins que l’amour. »

Circonstances de lecture

Comment résister à la lecture d’une si belle réédition par les éditions Bragelonne?

Impressions

Attention : pour plonger dans « Arcadia », il faut laisser de côté le monde rationnel et accepter de ne pas tout comprendre à la cohérence de l’histoire. Il faut se laisser porter par la plume (très onirique) de Fabrice Colin, oublier la réalité et flotter entre deux mondes pleins de poésie. Celui d’Arcadia et de Ternemonde, celui de la « réalité » et celui des rêves.

Lire « Arcadia », c’est voyager dans des mondes parallèles, voyager dans le temps et l’espace, côtoyer de grands peintres, poètes, dramaturges, compositeurs et écrivains. A l’instar de John Keats, Rudyard Kipling, Alfred Tennyson, Lewis Carroll et Rossetti. C’est aussi croiser Merlin, la fée Morgane, le roi Arthur, Guenièvre, Lancelot et Perceval. Jouer avec les songes, jouer avec les identités (multiples), et les réincarnations. Vibrer au son de la musique du sommeil, frissonner dans un Londres victorien où la neige est bleutée, mettre un pied au Pays des Merveilles, rencontrer l’auteur de Peter Pan, frémir devant la montée des eaux à Paris…

Dans « Arcadia », Fabrice Colin magnifie les Arts, de la peinture à la musique en passant par l’écriture. Tout en traitant de l’amour, des rêves, de la vie et de la mort avec poésie et magie. Une petite pépite hallucinée de la Fantasy qui demande une seconde lecture, peut-être, pour comprendre tous les rouages de ce  roman-poème sous ecstasy.

Un passage parmi d’autres

 La nuit s’est assez fait attendre. Les avenues s’éclairent dans le brouillard, et Londres devient magique avec ses enseignes colorées, ses trottoirs bordés de neige, ses filaments de brume et ses fontaines gelées. Sagement installée sur sa banquette de cuir, Maggie se laisse prendre au spectacle de la rue : gentlemen pressés, crieurs de journaux, vendeurs ambulants, pubs et restaurants déjà bondés, elle ne se souvient pas d’avoir jamais vu autant de monde à Londres un soir d’hiver.

La neige bleutée qui vient se coller à la vitre en une fine pellicule filtre sa rêverie tel un prisme fragile. Lorsque Maggie ferme les yeux, elle fond un peu plus vite et, bientôt, le paysage se délaie lui aussi, les demeures arrogantes des quartiers riches font place à un paysage plus tranquille – enfilades monotones de maisons brunâtres, chapelles solitaires et parcs silencieux. Le tram contourne le Lancelot de Leighton que la petite aime tant et se dirige vers les quartiers sud.

Vingt minutes plus tard, la voici chez elle. Elle pousse les grilles de fer forgé et s’engage dans l’allée principale que les domestiques se sont efforcés de dégager. Il fait bien noir à présent, la lune est creuse dans le ciel, mais les fenêtres de la Grange sont illuminées, et la petite Sidhe poursuit son chemin. Elle gravit les marches de pierre en repensant au calao ; la gouvernante ouvre la porte pour la laisser rentrer et, d’un revers de main, balaie la neige qui s’est accumulée sur le col de son manteau.

Arcadia – Fabrice Colin (Bragelonne)

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Yeruldelgger – Ian Manook

12 samedi Avr 2014

Posted by Aurélie in Policiers / Thrillers, Romans français

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Albin Michel, Critique de livre, Ian Manook, roman, Yeruldelgger

Ian Manook - YeruldelggerLes premières phrases

«  Yeruldelgger observait l’objet sans comprendre. D’abord il avait regardé, incrédule, toute l’immensité des steppes de Delgerkhaan. Elles les entouraient comme des océans d’herbe folle sous la houle irisée du vent. Un long moment, silencieux, il avait cherché à se convaincre qu’il était bien là où il se trouvait, et il y était bien. Au cœur de distances infinies, au sud de la province du Khentii et à des centaines de kilomètres de ce qui pourrait un tant soit peu justifier la présence incongrue d’un tel objet.

Le policier du district se tenait respectueusement à un mètre derrière lui. La famille de nomades qui l’avaient alerté, à quelques mètres en face. Tous le regardaient, attendant qu’il apporte une explication satisfaisante à la présence de l’objet saillant de terre, de travers par rapport à l’horizon. Yeruldelgger avait respiré profondément, malaxé son visage fatigué dans ses larges paumes, puis il s’était accroupi devant l’objet pour mieux l’observer.

Il était vidé, épuisé, comme essoré par cette vie de flic qu’il ne maîtrisait plus vraiment. Ce matin à six heures on l’envoyait enquêter sur trois cadavres découpés au cutter dans le local des cadres d’une usine chinoise dans la banlieue d’Oulan-Bator, et cinq heures plus tard il était dans la steppe à ne même pas comprendre pourquoi on l’avait envoyé jusque-là. »

Circonstances de lecture

Une lecture conseillée par mon libraire.

Impressions

Ce très bon thriller nous fait voyager en Mongolie. Le héros, Yeruldelgger, est un flic rongé par la mort de sa fille. Lorsqu’il découvre le corps d’une petite fille dans la steppe, le passé ressurgit. Ian Manook nous entraîne dans un thriller rondement mené, fort en personnages attachants, dans une société déchirée entre les traditions mongoles et la vie moderne. On a envie de rester aux côtés de Yeruldelgger, Oyun et Solongo, sous la yourte à boire le thé au beurre salé tout en cherchant des indices sur leur tablette numérique. Quand l’univers des séries TV américaines débarque à Oulan-Bator, ça donne ça : une belle surprise littéraire. On en redemande !

Un passage parmi d’autres

 Il marchait, heureux de retrouver des instincts oubliés. Il redécouvrit des sensations qu’il croyait perdues. Il s’étonna de ce que son corps, usé par la ville et son métier, le porte encore avec autant de facilité à travers la montagne. Il ne ressentait absolument aucune peur. Ni de l’immensité enivrante qui l’entourait, ni des animaux sauvages qui peuplaient ces bois préservés, ni de la nuit et du froid qui pouvaient le rattraper. Il n’éprouvait qu’une grande sérénité à être là, enfin seul, ignoré de tous, à se pénétrer dans l’effort de ce monde vivifiant qui se réemparait de lui. C’était le sentiment exact qui l’habitait à ce moment-là. Il avait appartenu à ce monde, il avait communié avec lui d’une façon si profonde qu’il s’en était nourri. Il en avait tiré une force qu’il n’avait plus, mais dont il se souvenait à présent. Il eut soudain l’impression qu’il avait été vivant, avant. Bien plus vivant qu’à présent, et qu’il pouvait peut-être le redevenir.

Yeruldelgger – Ian Manook – octobre 2013 (Albin Michel)

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La vie en mieux – Anna Gavalda

22 samedi Mar 2014

Posted by Aurélie in Romans français

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Anna Gavalda, Critique de livre, La vie en mieux, le dilettante, roman

Anna Gavalda - La vie en mieuxLes premières phrases

«  C’est un café près de l’Arc de triomphe. Je suis presque toujours assise à la même place. Dans le fond, à gauche derrière le bar. Je ne lis pas, je ne bouge pas, je n’interroge pas mon portable, j’attends quelqu’un.

J’attends quelqu’un qui ne viendra pas et comme je m’ennuie, je regarde la nuit tomber sur L’Escale de l’Étoile.

Derniers collègues, derniers verres, dernières blagues usées, mer étale pendant près d’une heure et Paris s’étire enfin : les taxis rôdent, de grandes filles sortent du bois, le patron tamise et les garçons rajeunissent. Ils déposent une petite bougie sur chaque table – une fausse, qui vacille mais ne coule pas -, et me pressent discrètement : il faut boire encore ou laisser sa place.

Je bois encore.

C’est la septième fois en plus des deux premières que je viens dans ce marigot m’abreuver entre chiens et loups. Je suis précise car j’ai conservé toutes les additions. Au début, j’ai dû imaginer que c’était en souvenir, par habitude ou par fétichisme, mais aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je reconnais que c’est pour me retenir à quelque chose quand je plonge la main dans la poche de mon manteau.

Si ces bouts de papier existent, c’est bien la preuve que… que quoi, d’ailleurs ?

Que rien.

Que la vie est chère, près du Soldat inconnu. »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Anna Gavalda.

Impressions

Après « Billie« , voici encore deux nouvelles qu’Anna Gavalda nous propose dans son dernier livre « La vie en mieux ». Deux jolies histoires sur deux êtres malheureux, mal dans leur vie sans se l’avouer véritablement… jusqu’à ce qu’une rencontre les fasse affronter la réalité.

« La vie en mieux » se lit doucement, pour le plaisir de rentrer dans l’univers d’Anna Gavalda, de rencontrer ses héros à la lisière de la société et de leur vie. Pour le plaisir de les voir, enfin, prendre leur destin en main et peut-être changer de vie. Surtout, il ne faut pas grand chose, parfois, pour tout changer.

Un passage parmi d’autres

 Un jour que je l’accompagnais sur la tombe de son fils (le frère aîné de ma mère, le dernier marin pêcheur de la famille), ma mémé Saint-Quay m’a expliqué que l’on reconnaissait le bonheur au bruit qu’il faisait en partant. Je devais avoir dans les dix-onze ans et je venais de me faire chourer un démanilleur et mon couteau, je l’ai reçue cinq sur cinq.

Eh bien, l’amour, c’est le contraire. L’amour, on le reconnaît au souk qu’il fout en débarquant. Moi, par exemple, il avait suffi qu’un homme gentil, drôle et cultivé, un voisin de palier que je connaissais à peine, posât devant moi un verre, une assiette, une fourchette et un couteau pour que je me fissure de la tête aux pieds.

C’était comme si ce type avait enfoncé un coin dans la plus secrète de mes brèches et me tournait tranquillement autour, une énorme masse à la main.

L’amour.

La vie en mieux – Anna Gavalda – mars 2014 (le dilettante)

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Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

22 samedi Fév 2014

Posted by Aurélie in Romans français

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Critique de livre, Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, roman, Verticales

Les premières phrases

Maylis de Kerangal - Réparer les vivants

«  Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événément, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre – l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de vingt ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait en renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de cent mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge – un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé. »

Circonstances de lecture

Lu après avoir vu l’auteur à La Grande Librairie.

Impressions

Un livre à part, pas comme les autres, magnifique. Un livre haletant, rythmé au rythme du cœur de Simon, jeune homme de 20 ans victime d’un accident de la route. Ses parents doivent faire un choix : accepter ou refuser le don d’organes… et la transplantation cardiaque. Il faut faire vite.

« Réparer les vivants » est un très beau livre, magnifiquement écrit, avec ses longues phrases cadencées selon l’urgence de la situation, les émotions, le sang qui bat. Émouvant, réfléchi, il conduit inévitablement le lecteur à se poser la question : « Et moi, suis-je pour ou contre le don d’organes ? » Parce qu’il vaut mieux prendre cette décision soi-même que laisser ses proches la prendre à notre place.

Un passage parmi d’autres

 Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de gypse.

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal – janvier 2014 (Verticales)

 

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Les Sauvages – Sabri Louatah

30 jeudi Jan 2014

Posted by Aurélie in Romans français

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Critique de livre, Flammarion, Les Sauvages, roman, Sabri Louatah, Versilio

Sabri Louatah - Les Sauvages (Tome 3)Les premières phrases

«  Il neigeait depuis l’avant-veille. Sur les carreaux des fenêtre embuées, le givre dessinait des fleurs. C’était Noël, le soir du réveillon. Krim fumait dans la cour intérieure, entre son immeuble et celui d’en face qui venait d’être rénové. La neige avait tout recouvert à ses pieds, elle continuait de tomber à gros flocons. Il y avait un canapé éventré au milieu des containers. Ses accoudoirs étaient blancs. Les flocons s’évanouissaient dans la plaie du futon déchiré, comme des pétales réparateurs.

Adossé à la porte vitrée du rez-de-chaussée, protégé par la visière large et plate de sa casquette de hip-hop, Krim leva les yeux vers le ciel. La neige était une récompense, la pluie une punition. La pluie s’accompagnait d’un martèlement préparatoire, comme un grondement. La neige, au contraire, se détachait des nuages avec un frémissement feutré et bienveillant.

Krim aspirait machinalement les dernières bouffées du gros joint qu’il avait roulé avec trois feuilles longues en prévision de la soirée qui l’attendait. Noël chez les Nerrouche. Le réveillon des bougnoules. Il allait forcément se passer quelque chose qui allait transformer la soirée en catastrophe. Même Noël, ils allaient réussir à le gâcher. « 

Circonstances de lecture

Encore un auteur découvert à « La Grande Librairie ». J’ai dévoré les trois premiers tomes.

Impressions

Imaginez qu’un candidat d’origine algérienne soit donné grand favori de la présidentielle de 2012 face à Nicolas Sarkozy. Imaginez l’atmosphère des dernières heures précédent la révélation des résultats. Mélangez à ce postulat politique une famille Kabyle se préparant à fêter un mariage en grande pompe à Saint-Étienne. La tension monte, jusqu’à la scène finale du 1er tome… inattendue.

Impossible d’en dire plus sur cette saga passionnante sans trop en révéler. Les trois premiers tomes des Sauvages est digne d’une série TV américaine : des rebondissements, de nombreux personnages auxquels on s’attache, et une tension qui ne cesse de grimper. Fresque familiale, sociale, politique, « Les Sauvages » parle de sujets forts, comme la montée du Front National, les alliances politiques et judiciaires, le monde de la presse, le terrorisme, et l’intégration. A lire de toute urgence !

Un passage parmi d’autres

 Il lui avait dit que le seul vrai mur de la prison c’était le plafond, parce qu’il interdisait à des hommes de voir le ciel, et dans le ciel l’infinie majesté de l’univers et l’infinie relativité de nos douleurs :

– Quand tu regardes le ciel, ça n’a plus d’importance, tout ce qui t’arrive, toutes les complications, les nuages qui te sont rentrés dans la tête. Quand tu regardes le ciel tu comprends que les vrais nuages sont là-haut, et que loin au-dessus de nos petites affaires humaines les nuages s’étirent mollement, les vents s’affrontent, les étoiles brillent, et conspirent comme des adolescentes qui s’ennuient au début d’une pyjama-party.

Pour l’aider à voir quand même le ciel, l’avocat féru d’astronomie lui avait ensuite expliqué qu’à cause de la pollution, on ne voyait plus les étoiles dans les grandes villes. La plupart des gens libres autour de Krim avaient eux aussi ce cinquième mur au-dessus de leur tête. Ils étaient également prisonniers, en quelque sorte. Or Szafran haïssait la prison. Il voyageait souvent dans des déserts situés sur la même latitude que nos grandes villes privées d’étoiles. Il contemplait jusqu’à l’ivresse ces ciels flamboyants du désert. Il ne les prenait pas en photo, pour qu’ils vivent librement dans sa mémoire. De retour à Paris, il rêvait d’eux quand il travaillait tard le soir. Il les possédait comme des souvenirs d’enfance. Au fin fond de chaque être humain il y avait un réservoir aussi vaste et lumineux qu’un ciel ouvert. Une source vive dont on avait soi-même verrouillé l’accès. C’était ce verrou qui devait sauter. Il fallait s’attacher à ça, à des trésors que personne ne pouvait nous confisquer. Et ça valait toutes les séances de défonce nocturne au hachich, avait conclu le ténor du barreau avant un ultime clin d’œil, que Krim devina plus qu’il ne le vit à travers la grille au maillage trop serré de la porte arrière du fourgon.

Les Sauvages (Tome 3) – Sabri Louatah – 2013 (Flammarion/Versilio)

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Alex – Pierre Lemaitre

19 dimanche Jan 2014

Posted by Aurélie in Policiers / Thrillers, Romans français

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Alex, Critique de livre, Le Livre de Poche, Pierre Lemaitre, roman

Pierre Lemaitre - AlexLes premières phrases

«  Alex adore ça. Il y a déjà près d’une heure qu’elle essaye, qu’elle hésite, qu’elle ressort, revient sur ses pas, essaye de nouveau. Perruques et postiches. Elle pourrait y passer des après-midi entiers.

Il y a trois ou quatre ans, par hasard, elle a découvert cette boutique, boulevard de Strasbourg. Elle n’a pas vraiment regardé, elle est entrée par curiosité. Elle a reçu un tel choc de se voir ainsi en rousse, tout en elle était transformé à un tel point qu’elle l’a aussitôt achetée, cette perruque.

Alex peut presque tout porter parce qu’elle est vraiment jolie. Ça n’a pas toujours été le cas, c’est venu à l’adolescence. Avant, elle a été une petite fille assez laide et terriblement maigre. Mais quand ça s’est déclenché, ç’a été comme une lame de fond, le corps a mué presque d’un coup, on aurait dit du morphing en accéléré, en quelques mois, Alex était ravissante. Du coup, comme personne ne s’y attendait plus, à cette grâce soudaine, à commencer par elle, elle n’est jamais parvenue à y croire réellement. Aujourd’hui encore.

Une perruque rousse, par exemple, elle n’avait pas imaginé que ça pourrait lui aller aussi bien. Une découverte. Elle n’avait pas soupçonné la portée du changement, sa densité. C’est très superficiel, une perruque mais, inexplicablement, elle a eu l’impression qu’il se passait vraiment quelque chose de nouveau dans sa vie. « 

Circonstances de lecture

J’avais très envie de découvrir les polars de Pierre Lemaitre après avoir lu « Au revoir là-haut« .

Impressions

Une jeune femme, Alex, est enlevée dans une rue de Paris. Le commissaire Camille Verhoeven se voit confier, malgré lui, cette enquête de kidnapping. Mais l’affaire piétine, et Verhoeven craint le pire… Alex est enfermée dans une cage par son ravisseur, nue, à plusieurs mètres au-dessus du sol…

Impossible de raconter ce thriller sans en dire trop et révéler les multiples rebondissements de cette histoire pleine de suspens. Mais si vous voulez lire un polar bien écrit, et vous laisser surprendre, alors foncez ! Vous ne le regretterez pas.

Un passage parmi d’autres

 Camille sort, assure son chapeau, le garçon repart. On est au bout de la rue, à cinquante mètres des premières barrières. Camille termine à pied. Quand il a le temps, il tâche toujours de prendre les problèmes de loin, c’est sa méthode. Le premier regard compte beaucoup, autant qu’il soit panoramique parce que après, on est dans le détail, dans les faits, innombrables, aucun recul. C’est la raison officielle qu’il se donne pour être descendu à une centaine de mètres de l’endroit où il est attendu. L’autre raison, la vraie, c’est qu’il n’a pas envie d’être là.

En s’avançant vers les voitures de police dont la lumière des gyrophares éclabousse les façades, il cherche à comprendre ce qu’il éprouve.

Son cœur cogne.

Il ne se sent vraiment pas bien. Il donnerait dix ans de sa vie pour être ailleurs.

Mais si lentement qu’il s’approche, le voici quand même arrivé.

Ça s’est passé à peu près comme ça, quatre ans plus tôt. Dans la rue qu’il habitait, qui ressemble un peu à celle-ci. Irène n’était plus là. Elle devait accoucher, un petit garçon, dans quelques jours. Elle aurait dû être à la maternité, Camille s’est précipité, il a couru, il l’a cherchée, ce qu’il a fait cette nuit-là pour la retrouver… Il était comme fou mais il a eu beau faire… Après, elle était morte. Le cauchemar dans la vie de Camille a commencé par une seconde semblable à celle-ci. Alors il a le cœur qui cogne, qui rebondit, ses oreilles bourdonnent. Sa culpabilité, qu’il croyait assoupie, s’est réveillée. Ça lui donne des nausées. Une voix lui crie de s’enfuir, une autre d’affronter, sa poitrine est serrée comme dans un étau. Camille pense qu’il va tomber. Au lieu de ça, il déplace une barrière pour entrer dans le périmètre sécurisé. L’agent de faction lui adresse de loin un petit signe de la main. Si tout le monde ne connaît pas le commandant Verhoeven, tout le monde le reconnaît. Forcément, même s’il n’était pas une sorte de légende, avec cette taille-là… Et cette histoire-là…

Alex – Pierre Lemaitre – 2011 (Le Livre de Poche)

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Billie – Anna Gavalda

11 lundi Nov 2013

Posted by Aurélie in Romans français

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Anna Gavalda, Billie, Critique de livre, le dilettante, roman

Anna Gavalda - BillieLes premières phrases

«  On s’est regardés méchamment. Lui parce qu’il devait penser que tout était de ma faute et moi parce que ce n’était pas une raison pour me regarder comme ça. Des bêtises, j’en ai tellement fait depuis qu’on se connaît, et il en a tellement profité, et il s’est tellement marré grâce à moi, que c’était minable de sa part de me reprocher celle-ci juste parce qu’elle allait mal finir… 

Merde, comment je pouvais le savoir ?

Je pleurais.

– Ça y est ? T’as des remords ? il a murmuré en fermant les yeux. Non… Je suis bête… Les remords, tu…

Il était trop épuisé pour avoir la force de m’en vouloir jusqu’au bout. Et puis c’était inutile. Là-dessus, on serait toujours d’accord. Moi, les remords, je ne sais même pas comment ça s’écrit…

Nous étions au fond d’une crevasse ou de je ne sais quoi de géographiquement très embêtant. Un genre de… de déboulis dans le Parc national des Cévennes où les portables ne captaient pas, où y avait pas la queue d’un mouton – et encore moins celle d’un berger – et où personne ne nous trouverait jamais. Moi, je m’étais bien amoché le bras, mais je pouvais encore le bouger, alors que lui, c’était clair, il était en mille morceaux.

J’ai toujours su qu’il était courageux, mais là, vraiment, il me donnait une leçon.

Encore une… »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Anna Gavalda.

Impressions

Ne vous arrêtez pas à la couverture (hideuse, oui!), ni à la taille (seulement 223 pages) du dernier Anna Gavalda. « Billie » est un petit bijou de lecture, un concentré de bonne humeur et d’émotions. Il vous donnera instantanément le sourire. L’héroïne du roman, Billie, tombée au fond d’une crevasse avec son ami Franck, tente de surmonter son découragement en nous prenant à témoin, nous lecteurs transformés en sa bonne étoile. Elle nous parle avec ses mots à elle, ce qui donne au roman une fraîcheur instantanée.

Encore une fois, Anna Gavalda nous fait suivre la trace de deux abîmés de la vie, réunis grâce à Alfred de Musset et « On ne badine pas avec l’amour ». Un beau petit livre sur tous ceux qui se sentent en marge, et qui essaient, envers et contre tout, de s’en sortir tout en restant eux-mêmes.

Un passage parmi d’autres

 Et puis, vous savez, je ne pense pas qu’on soit si clichés que ça. Je pense que dans tous les collèges de France et d’ailleurs, que ce soit à la campagne ou dans les villes, y en a plein les salles de permanence, des clandestins dans notre genre…

Des combattants de l’invisible, des délocalisés d’eux-mêmes, des qui sont en apnée du matin au soir et qui en crèvent parfois, oui, qui finissent par lâcher prise si personne les repêche un jour ou s’ils n’y arrivent pas tout seuls… En plus, je trouve que je le raconte vraiment soft pour le coup. Pas pour vous épargner de la gêne ou à moi des critiques, mais parce que le soir d’un de mes anniversaires, celui de mes vingt-deux ans je crois, j’ai fait reset.

Je me suis réinitialisée devant lui et j’ai juré à Franck Muller que c’était fini. Que je ne me laisserais plus jamais me faire du mal.

Et la petite Cosette, peut-être qu’elle manque d’imagination, mais en attendant, elle tient ses promesses.

Billie – Anna Gavalda – 2013 (le dilettante)

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