Zébu Boy – Aurélie Champagne

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Les premières phrases

«  Quarante-quatre fois treize. Moins soixante-quatorze. Moins soixante. Il trancha:

« Il m’en faut cent… »

Un caisson de bois au milieu de la pièce faisait office de guéridon. Ambila y posa une liasse de billets de vingt et tenta vainement d’ériger en piles un tapis de pièces éparses :

« Quatre cents francs… C’est ce que j’ai. »

Randrianantoandro éclata d’un rire théâtral.

« Pour ça, je t’en donne quatre-vingts. Et c’est déjà trop. »

Ambila se pinça les lèvres. Ses lunettes glissaient sur son nez.

L’ombiasy était tenu par tous comme le meilleur de l’île. Impossible de repartir avec si peu. Quatre-vingts amulettes. Pas après tout ce chemin. Ni la route à venir. Il insista et face au refus du sorcier, sortit sa chaussette.

L’ombiasy resta un moment en arrêt devant les renflements du bas de laine qu’il soupesa d’une main à l’autre. Chaque roulis provoquait un petit bruit sec qui semblait ricocher sur les murs humides. Il vida le contenu sur la caisse.

Une centaine de dents se dispersa sur le bois au milieu des pièces : incisives, molaires, canines de toute taille et tout aspect.  »

Circonstances de lecture

Parce que l’histoire se déroule à Madagascar.

Impressions

Vous ne ressortirez pas indemne de la lecture de « Zébu Boy ». Aurélie Champagne signe ici un premier roman percutant sur ces Malgaches ayant risqué leur vie pour la France lors de la seconde guerre mondiale, renvoyés dans leur pays sans le moindre merci. Ils doivent rendre leurs chaussures de soldat et attendre une solde de combat qui n’arrivera jamais. Zébu Boy est de ceux-là. Mais, revenu entier de la guerre, il compte bien prendre sa revanche et racheter le cheptel de son père, quand commence à gronder la révolte de tout un peuple.

Un roman poignant et violent, où flottent les esprits de la forêt, les croyances malgaches et le deuil jamais cicatrisé de la disparition de la mère. A lire pour découvrir cette période peu connue de l’histoire malgache.

Un passage parmi d’autres

 On s’est rabattus dans le bois. J’ai été le premier à couvert quand les Alboches ont jailli. Tayeb hurlait comme un veau. Aucun de nous n’avait ni pétoire ni arme, et les autres mitraillaient. J’ai vu le grand corps d’Amadou basculer dans les airs. Fauché dans les herbes hautes. J’ai gueulé quelque chose. Bouge pas, bouge pas, j’ai dit. Je braillais en malgache. Derrière, Tayeb déraillait complètement. Je me suis planqué dans les broussailles, j’ai attendu que les sentinelles le prennent en chasse. Amadou étendu, ses longues jambes ballotaient.

Une balle s’était fichée dans son épaule. Un trou par où ses forces s’éventaient. Mais Amadou Ba Adi souriait. T’en fais pas, il a dit, et dans cette maudite forêt sombre, ses dents en or rutilaient comme une verroterie. Blanc or blanc or blanc blanc. Trois nuits, on y a passé. Enchevêtrés les uns dans les autres comme une portée de chats. Blanc or blanc or blanc blanc. Le corps gelé en pleine forêt.

Aurélie Champagne – Zébu Boy – août 2019 (Monsieur Toussaint Louverture)

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Un peu de nuit en plein jour – Erik L’Homme

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Les premières phrases

«  Féral est dans l’arène, sur le sol de béton crasseux marqué de taches sombres mal épongées. Torse et pieds nus, pantalon de toile. Il attend, impatient, son corps frémit, le sang bat dans ses tempes, il serre et desserre ses poings déformés d’avoir tant frappé, serre et desserre ses mâchoires carrées, piquées de poils gris. Enfin ! L’ancien gymnase frissonne. Le public est nombreux. Insatiable. Il est venu pour les odeurs de sueur, les impacts des coups sur la chair dans la pâle lumière des néons, les cris, les jets de sang, l’exaltant exutoire – l’exultoire.  »

Circonstances de lecture

Attirée par le titre.

Impressions

Erik L’Homme signe avec « Un peu de nuit en plein jour » une histoire d’amour de toute beauté. Dans un Paris futuriste où la nuit règne en permanence, il fait se rencontrer Féral et Livie : lui, le plus vieux des lutteurs (45 ans), et elle, jeune femme de 20 ans, lutteuse et danseuse. Erik L’Homme décrit une société au fossé social encore accru au fil des ans. Les hommes du bas de la pyramide tentent de survivre dans un monde urbain où leur bestialité ressort sous un ciel « mi-nuit mi-jour » dépourvu d’étoiles. Reste que dans les souvenirs de Féral et dans le livre offert par Livie, la nature y est décrite tout en poésie. Un roman violent, sensuel, écrit magnifiquement. Tout simplement sublime. Un joyau de la rentrée littéraire.

Un passage parmi d’autres

 – Je sais que je n’ai que cette vie, trop courte, et qu’il m’appartient d’en faire quelque chose ou de n’en faire rien.

– C’est fascinant… Tu portes encore une trace durable de sauvagerie.

– Vouloir vivre pleinement sa vie, c’est de la sauvagerie ?

– Être décidé à la vivre selon ses propres normes, oui.

Erik L’Homme – Un peu de nuit en pleine jour – août 2019 (Calmann Lévy)

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Une bête au paradis – Cécile Coulon

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Les premières phrases

«  De chaque côté de la route étroite qui serpente entre des champs d’un vert épais, un vert d’orage et d’herbe, des fleurs, énormes, aux couleurs pâles, aux tiges vacillantes, des fleurs poussent en toute saison. Elles bordent ce ruban de goudron jusqu’au chemin où un pieu de bois surmonté d’un écriteau indique :

VOUS ÊTES ARRIVÉS AU PARADIS

En contrebas, le chemin, troué de flaques brunes, débouche sur une large cour : un rectangle de terre battue aux angles légèrement arrondis, mangé par l’ivraie.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Cécile Coulon.

Impressions

Le nouveau roman de Cécile Coulon sent la campagne à plein nez. Mais pas celle des cartes postales ou des vacances d’été idylliques. Dans « Une bête au paradis », l’air transpire de bouse de vache, de la sueur du labeur, des groins couinant des cochons, du caquètement vorace des poules, du sexe des hommes et des femmes. Tout cela dans l’univers clos du « Paradis », une ferme tenue par des femmes. L’amour, la mort, la trahison et la vengeance bestiale font peser sur ce roman une tension palpable dès les toutes premières lignes. C’est beau, poignant, envoûtant, noir et violent tout à la fois. Ce roman pique les yeux et le ventre. Cécile Coulon rappelle ici qu’on est, au fond, tous des bêtes  et que ce côté animal en nous peut ressortir de bien des façons.

Un passage parmi d’autres

 Le lit de Gabriel ressemblait au frère de Blanche : défait mais accueillant. Maintenant qu’elle y passait ses nuits, Aurore comprenait qu’elle ne soignerait pas Gabriel, qu’il y avait en lui un arbre noir depuis l’enfance, que la mort de ses parents avait arrosé de colère ; elle ne pouvait pas le tomber, cet arbre, seulement couper quelques branches quand elles devenaient trop encombrantes. Elle le rafraîchissait, le frictionnait de ses mots et de son sourire, elle le secouait pour que tombe de son âme des feuilles mortes et des fruits empoisonnés.

Cécile Coulon – Une bête au paradis – août 2019 (L’iconoclaste)

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Le contraire d’une personne – Lieke Marsman

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Les premières phrases

«  Enfant, j’aimais m’imaginer concombre. Le soir, couchée les bras le long du corps, sous ma couette « dinosaures », les jambes bien à plat ou un peu ramenées vers mon ventre, je tentais de prendre pendant quelques instants la forme de mon légume préféré. J’suis un concombre, j’suis un concombre, j’suis un concombre, chuchotais-je à mon moi de huit ans, jusqu’au moment où je me disais qu’un concombre, ça ne chuchote pas. Alors, je me mettais à réciter mentalement mon mantra, jusqu’à ce que je me rende compte qu’un concombre, ça ne se parle pas non plus à soi-même. Mais en général, au moment en question, j’avais déjà sombré dans un profond sommeil.  »

Circonstances de lecture

Parce que le titre m’a attirée.

Impressions

L’héroïne de ce roman, Ida, vit aux Pays-Bas. Elle nous livre ses réflexions sur son enfance, sa vie d’adulte, ses relations amoureuses (notamment celle avec sa petite amie Robin), la dépression, mais aussi le réchauffement climatique et sa vision de l’être humain. A travers cette introspection, Lieke Marsman signe un roman singulier.  On y  parle sentiments, philosophie et environnement. C’est intrigant et passionnant ! Entrez donc dans la tête d’Ida : vous vous confronterez à la vision d’une personne qui se pose beaucoup de questions sur elle-même, sur les autres, sur les enjeux de notre époque, et l’impact de l’homme sur la planète. Le tout sous une forme mêlant citations d’auteurs et de philosophes (Naomi Klein, Kierkegaard…), journal intime, listes d’idées, interviews ou encore questionnaires. Un livre qui fait travailler les méninges.

Un passage parmi d’autres

 Ma propre apathie est une conséquence de la façon dont la génération de mes parents nous transmet le monde ; mon cynisme une expression de désarroi : je recours à des blagues cyniques pour me tenir debout dans un monde que je n’ai pas choisi, que je n’aurais jamais choisi, mais auquel je ne vois aucun moyen d’échapper. Car quoi que nous reprochions à la génération qui nous précède, ses dirigeants ont, nom d’un chien, tout réglé comme du papier à musique. Élaboré un système tellement bien ficelé qu’il élimine par avance ses adversaires en élevant toute forme de contradiction au rang de produit de luxe. Ceux qui ont le temps de manifester ne travaillent pas assez dur. Ceux qui sont au chômage sont paresseux. Encore un petit effort et ceux qui n’ont pas à manger seront coupables.

Lieke Marsman – Le contraire d’une personne – mai 2019 (Rue de l’échiquier)

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Écoute la ville tomber – Kate Tempest

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Les premières phrases

«  Ça vous rentre dans la peau. On n’en prend pas conscience tout de suite, seulement quand on regarde ce qu’on a toujours connu, ce qu’on laisse derrière soi, par les vitres de la voiture.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais très envie de découvrir Kate Tempest.

Impressions

Que s’est-il passé pour que trois jeunes gens – Becky, Harry et Leon – se retrouvent à fuir les rues de Londres, une valise pleine de billets sur la banquette arrière ? Voilà ce que Kate Tempest s’emploie à raconter dans ce livre miroir d’une génération vivant sur le fil, entre la dure réalité d’une société désespérante et les rêves qu’on s’empresse de calfeutrer à coup de drogues et de cuites. Un roman aux phrases percutantes, aucun mot n’est superflu : on sent le talent de la poétesse et rappeuse derrière. Ça vous percute de plein fouet. La tension monte crescendo, jusqu’à la résolution finale où tout prend sens. Superbe. Kate Tempest offre ici un regard terriblement réaliste sur les travers de notre société et la lutte de chacun pour tenter de sortir la tête hors de l’eau et de faire quelque chose de sa vie.

Un passage parmi d’autres

 La ville bâille, fait craquer ses phalanges. Regarde quelques pauvres âmes sombrer, par sa faute, dans la spirale de la folie : une fille fouille de ses mains glacées une benne dans laquelle elle cherche des canalisations en cuivre, une autre est chez elle, elle lit. Une autre encore dort d’un profond sommeil. Une quatrième rigole dans l’appartement de sa copine qui lui peigne les cheveux, la suivante est amoureuse, allongée sur son lit, elle sent sa petite amie qui respire à côté d’elle. Et la dernière promène son chien au parc, elle écoute le vent qui hurle dans les arbres.

Becky danse avec Charlotte et Gloria. Au sous-sol Pete examine la poudre jaune que Neville vient de confisquer à un gosse. Leon s’envoie en l’air avec une fille appelée Delilah. Harry boit sa bière sur son muret. Chacun cherche cette étincelle qui donnera du sens à sa vie. Cette miette de perfection fuyante qui fera peut-être battre leur cœur plus fort.

Kate Tempest – Écoute la ville tomber – mars 2019 (Rivages poche)

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La fille de la supérette – Sayaka Murata

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Les premières phrases

«  Les supérettes japonaises résonnent de toutes sortes de bruits. De la clochette annonçant l’arrivée des clients à la litanie d’une idol pop faisant la promotion des nouveaux produits dans les haut-parleurs du magasin. Des voix des employés au bip du scanner à code-barres. Autant de signaux qui s’entremêlent pour venir caresser mon oreille : c’est le chant du konbini.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’aime les ambiances japonaises.

Impressions

À travers son héroïne, Keiko, 36 ans, célibataire, vendeuse dans un konbini (supérette japonaise), Sayaka Murata évoque la difficile insertion de ceux qui ne rentrent pas dans un moule, ces inadaptés au conformisme social qui n’ont pas le même idéal de vie que la majorité. À savoir, ceux qui ne désirent pas avoir d’enfant, ceux qui ne sont pas en couple, ceux qui n’ont pas de plan de carrière, ou tout simplement qui n’ont pas les mêmes réactions que les autres face aux événements du quotidien. À eux de trouver ce qui les rendra heureux, en dépit du regard des autres et de l’incompréhension de leurs proches. Autour d’une histoire toute simple en apparence, Sayaka Murata livre une belle réflexion sur l’anticonformisme.

Un passage parmi d’autres

 Les gens perdent tout scrupule devant la singularité, convaincus qu’ils sont en droit d’exiger des explications. Personnellement, je trouve ça pénible, et d’une arrogance exaspérante. Au point qu’il m’arrive, comme quand j’étais petite, de vouloir arrêter mon interlocuteur à coups de pelle sur la tête.

Sayaka Murata – La fille de la supérette – mars 2019 (folio)

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Les invisibles – Roy Jacobsen

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Les premières phrases

«  Par un jour sans vent de juillet, la fumée monte droit dans le ciel. Le pasteur Johannes Malmberget est conduit dans l’île, en bateau, où il est accueilli par Hans Barroy, pêcheur et paysan, propriétaire légitime de l’île et chef de la seule famille qui y vit. Il se tient sur le petit débarcadère que ses aïeux ont construit avec des galets et il contemple le canot à quatre avirons qui approche, les dos gonflés des deux rameurs et, derrière leurs casquettes noires, le visage souriant et rasé de frais du pasteur. Quand ils sont suffisamment près, il s’écrie : » Tiens, v’là du beau monde. »

Le pasteur se redresse dans l’embarcation, son regard se pose sur le rivage, les prés qui s’étendent devant les maisons et le petit bosquet, il écoute les cris des mouettes et des goélands qui, sur leurs buttes, poussent des aouk-aouk, comme n’importe quelle oie, comme les sternes et les échassiers qui enfoncent leur bec dans les rives aussi blanches que la neige sous le soleil dur.  »

Circonstances de lecture

Parce que cette couverture invite au voyage.

Impressions

Roy Jacobsen dévoile la vie de ces « invisibles », ces îliens coupés du continent. On y découvre le quotidien de Hans Barroy et de sa famille, en particulier sa fille, Ingrid. Ils vivent sur une île minuscule, au large de la Norvège. Et cette île, elle représente tout pour eux.

Un roman doux et cruel à la fois, comme la vie, un roman simple empreint du goût salé de la mer et du poisson, de la senteur fraîche de la brise, de la violence des tempêtes capricieuses. Cette lecture se savoure tout doucement, bercée par le quotidien de cette famille, ses joies et ses peines.

Un passage parmi d’autres

 Nul ne peut quitter une île ; une île, c’est un cosmos en réduction où les étoiles dorment dans l’herbe sous la neige. Mais il arrive que quelqu’un essaie. Ces jours-là, il souffle un vent d’est régulier.

Roy Jacobsen – Les invisibles – février 2019 (folio)

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Ce qui vient la nuit – Julien Bétan, Mathieu Rivero, Melchior Ascaride

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Les premières phrases

«  Le cri des mouettes sortit Jildas de sa torpeur. La terre. La terre était si proche. Il quitta sa couchette pour se rendre sur le pont, redoutant le moment où le sol roulerait sous ses pieds – puisque la mer ne le ferait plus.

A la lueur des lampes vacillantes, il recueillit un seau d’eau salée, s’agenouilla, tira son couteau de sa ceinture. Se rasa avec précaution, retirant tout le poil de ses joues, de son menton, appréciant la sensation fraîche de l’air nocturne sur sa peau nue.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est le deuxième roman graphique des auteurs de Tout au milieu du monde.

Impressions

Les moutons électriques publient un roman graphique de toute beauté. Aux manettes, les mêmes comparses que pour Tout au milieu du monde : Julien Bétan et Mathieu Rivero pour le texte, Melchior Ascaride pour les illustrations et la maquette. Ici, on se retrouve plongé au cœur de la Bretagne, dans un Moyen-Age hanté par les croisades et les légendes anciennes. De retour de croisade, le chevalier Jildas n’est plus tout à fait le même. Sa Bretagne non plus… Une sombre créature commet des crimes atroces dans son village. Aidé de Marie de France, il part sur ses traces. Texte et illustrations se répondent pour livrer une histoire sombre et violente, imprégnée du folklore breton, de légendes fantastiques et horrifiques. Un vrai bonheur de lecture.

Un passage parmi d’autres

Julien Bétan, Mathieu Rivero, Melchior Ascaride – mai 2019 (Les moutons électriques)

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Les furtifs – Alain Damasio

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Les premières phrases

«  – Il est dedans…

– Comment tu peux savoir qu’il est dedans ?

Arshavin a un petit hoquet rieur, surpris. A ce moment-ci de l’examen final, après soixante-dix-neuf semaines de formation où il m’a tout appris, il ne s’attendait pas, de ma part, à une aussi potache provocation. Ça m’a échappé. Son bras est toujours tendu vers la porte close, vitrée dans sa partie supérieure, afin de m’inviter à entrer dans la salle… Il me toise à plein visage, avec son calme lunaire et ses yeux pers qui sont un hommage quotidien à l’intelligence. Derrière ma saillie, aggravée par mon sourire de contenance, il lit à cœur ouvert. Que j’ai peur. Que j’ai honte de m’abriter derrière des vannes déplacées alors qu’il faudrait être là, juste là, en prise. A se hisser en silence à la hauteur de l’instant.

Le furtif est dedans. Ils le savent parce qu’ils ont activé les capteurs optiques, tactiles et thermiques, la résonance magnétique et l’artillerie d’écoute ; qu’ils ont mesuré les variations de l’hygromètre, le jeu des trains d’ondes et les infimes turbulences de l’air à l’intersection des murs. Ils le savent parce qu’ils ont au bout des doigts et devant les yeux la fastueuse technologie des chasseurs de furtifs que j’ai mis un an et demi à apprivoiser – cette technologie dont l’usage m’est, précisément, interdit pour l’examen. De manière à me mettre dans la plus nue des postures : seul dans un cube vide de six mètres d’arête. Face à face avec le furtif.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Alain Damasio.

Impressions

Depuis « La Horde du Contrevent » publiée il y a 15 ans, c’est peu dire que le nouveau roman d’Alain Damasio était attendu ! Résultat : une vraie claque dans la gueule ! Alain Damasio nous assène un nouveau chef-d’œuvre de SF. Il nous livre tout à trac des idées à la pelle, des héros pluriels comme on les aime, une chasse à l’incompréhensible et à l’invisible, une histoire de famille bouleversante, une critique acerbe de notre société ultra-sécuritaire, ultra-commercialisée, ultra-individualiste et virtuelle, mais aussi une ode à la vie et au changement. Avec un travail de la langue phénoménal, un superbe hommage aux sons, au sens des mots, au rythme et à la musique. Remarquable ! Du militantisme poétique de haute volée ! A vous donner envie de tout métamorphoser, nos modes de vie, notre langue et nos corps. Vive la furtivité et les angles morts !

Un passage parmi d’autres

 On peut couper en deux un arbre qui a fait repousser ses bourgeons et ses feuilles deux cent cinquante printemps de suite avec une tronçonneuse à essence et en huit minutes. On peut abattre un jaguar qui court à 90 km/h dans une savane en un dixième de seconde et avec une seule balle. Qu’est-ce que ça prouve de nous ? Qu’on sait stopper le mouvement ? Qu’à défaut d’être vivants, nous voudrions nous prouver qu’on sait donner la mort ?

Je voudrais rester dans ce Centre non pas vingt-quatre heures mais six mois. Juste à les écouter courir et pétiller, faire piailler la matière et la réinventer, se parler avec un langage que je finirais par deviner. Les écouter encore métaboliser le bois et ramener sans cesse à la vie, en l’ingérant comme ils le font, ce qu’on a scié, émietté et recollé pour en faire des planches plates et de la paperasse de notre putain de race. Je voudrais contempler leur monde avec mes oreilles en fleur aussi longtemps que je puisse – jusqu’à ce qu’y pousse un fruit qui m’éveille et fasse enfin chair pour moi.

Alain Damasio – Les furtifs – avril 2019 (La Volte)

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Sauvage – Jamey Bradbury

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Les premières phrases

«  J’ai toujours su lire dans les pensées des chiens. Mon père dit que c’est dû à la manière dont je suis venue au monde, née sur le seuil de la porte du chenil, avec vingt-deux paires d’yeux canins qui me regardaient et les aboiements et hurlements de nos chiens qui furent les premiers sons que j’ai entendus.  »

Circonstances de lecture

Parce qu’avec une si belle couverture…

Impressions

Jamey Bradbury signe ici un magnifique premier roman. Son héroïne, Tracy, va bientôt fêter ses 18 ans. Elle ne rêve qu’à une seule chose : participer à une course de chiens de traîneaux, comme son père le faisait avant le décès de sa mère. Tracy est une jeune fille étrange, férue de chasse et de courses en forêt, une jeune fille en quête de réponses.

Mystérieux, sublime et angoissant, ce roman oscille entre ode à la nature sauvage, thriller glaçant et surnaturel. Suivez les traces de Tracy en Alaska. Elle vous hantera longtemps, un goût de sang sur la langue.

Un passage parmi d’autres

 Il y a des livres dans le monde qui vous font vous demander, quand vous les lisez, comment un parfait inconnu peut faire pour savoir aussi précisément ce que vous avez en tête. Il y a un passage où Kleinhaus vit déjà au grand air depuis environ trois mois, et où ça fait presque quatre jours qu’il est pris sous un blizzard ininterrompu. Il est coincé sur une corniche à flanc de montagne, sans rien pour faire du feu. Alors il se réveille au milieu de la quatrième nuit et constate que la neige a enfin cessé de tomber. Le ciel est clair, avec toutes les étoiles comme une limaille projetée sur un drap noir, et le drap est si vaste qu’il ne se termine nulle part, s’étire encore et encore, toujours plus loin, et vous sentez qu’il pourrait vous aspirer, et vous voudriez presque qu’il vous aspire, juste pour pouvoir faire partie d’un truc aussi grand que ça. Et bien qu’il ait froid et qu’il n’ait pas de feu, il se contente de rester là assis à regarder le ciel. Il écrit : « Sous cette vastitude, je m’oublie. Mon humanité me quitte doucement et je cesse d’être mon moi reconnaissable. Je ne suis plus qu’un animal comme les autres sous un ciel antique et sans égards. » La première fois que j’ai lu ça, j’ai dû fermer le livre et sortir. Ça m’avait fait tourner la tête.

Jamey Bradbury – Sauvage – mars 2019 (Gallmeister)

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