Le Pays des oubliés – Michael Farris Smith

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Les premières phrases

«  Alors qu’il avait deux ans le garçon fut déposé à la porte des dons du bric-à-brac de l’Armée du Salut à Tunica, ne portant rien d’autre qu’une couche informe. Un sac à dos La Planète des singes rempli d’autres couches et de quelques tee-shirts, de chaussettes dépareillées et de soldats en plastique fut posé par terre à côté de lui. Puis une femme avec la gueule de bois frappa de son poing croûté sur la porte métallique et un homme avec la gueule de bois klaxonna et elle repartit en courant et grimpa dans la voiture tandis que l’enfant regardait avec une expression docile. Par la vitre l’homme lança au gamin une sorte d’adieu qui se perdit dans la pétarade syncopée du moteur, après quoi la Cadillac pourrie quitta le parking de gravier dans un bruit de ferraille, laissant l’enfant dans le nuage de poussière de l’abandon.

La porte s’ouvrit et deux femmes en tee-shirts rouges assortis de l’Armée du Salut baissèrent les yeux vers le garçon. Puis elles regardèrent en direction du parking le nuage qui flottait toujours. Dans un ciel gris matinal. Elles échangèrent un regard. Après quoi l’une d’elles déclara Je suppose qu’on va devoir accrocher une pancarte qui dira pas de gamins à côté de celle qui dit pas de matelas.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais adoré « Nulle part sur la terre » du même auteur.

Impressions

Un livre coup de poing sur un homme en quête de rédemption. Imaginez-le au volant d’une camionnette, une bouteille de whisky et des anti-douleurs sur le siège passager, une enveloppe contenant 12 000 dollars en liquide dans la boîte à gants, une femme aux cheveux blancs remplissant ses pensées décousues. Le tout dans le delta du Mississippi.

C’est beau, c’est noir, c’est un roman dur qui fait un bien fou au final. Avec « Le Pays des oubliés », Michael Farris Smith signe ici un troisième roman de toute beauté. Après « Nulle part sur la terre » que j’avais adoré, il devient un de mes auteurs préférés.

Un passage parmi d’autres

 Perché dans le magnolia il l’avait observée et avait reconnu cette expression de solitude qu’il avait lui-même éprouvée tant de nuits dans des lits qui n’étaient pas chez lui, dans des maisons peuplées d’autres qui étaient comme lui. D’autres enfants seuls qui étaient allongés et s’interrogeaient. Il la regardait faire le tour de la chapelle conscient que mieux valait ne pas la déranger ni lui demander si quelque chose n’allait pas car ce n’était pas une chose qu’on pouvait expliquer. Juste ce sentiment d’être une âme singulière parmi les vivants infinis et les morts innombrables avec cette terre noire collée à la peau de nos pieds nus.

Michael Farris Smith – Le Pays des oubliés – janvier 2019 (Sonatine)

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Les Chants du large – Emma Hooper

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Les premières phrases

«  Il y avait une sirène, commença Finn.

Oui, dit Cora en remontant sa couverture, une vieille serviette de bain.

Il était une fois une sirène dans les eaux vert-noir de la nuit, reprit Finn. Et parce que les sirènes en ont besoin, elle chantait. Des chansons tristes, des chansons sur le mal du pays, nuit après nuit, au milieu de centaines de milliers de poissons. Et la seule qui pouvait l’entendre, c’était une fille.

Une fille solitaire, dit Cora.

Oui, une fille solitaire. Une orpheline. Quand elle confectionnait ses nœuds et écoutait la sirène, elle se sentait un peu mieux. Elle passait toute la nuit allongée à tisser son filet en écoutant les chansons.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais beaucoup aimé le précédent roman d’Emma Hooper.

Impressions

Que faire lorsqu’on aime l’île sur laquelle on vit, mais que tous les habitants la désertent petit à petit, faute de poissons à pêcher et donc d’argent à gagner ? Alors, on continue d’espérer et de croire en ses rêves , comme Finn et Cora, deux enfants dont les parents partent à tour de rôle travailler sur le continent. Emma Hooper livre ici une très belle histoire, teintée de la nostalgie de l’enfance, de musiques folkloriques, de légendes anciennes, et de nature sauvage. A lire si vous aimez ces histoires d’amour intemporelles et si vous croyez encore au pouvoir des rêves. Un roman touchant, plein de douceur, de sauvagerie, et de magie.

Un passage parmi d’autres

 Parce que les vents dominants de la baie de Running penchaient un peu vers l’ouest, une légère inclinaison, sa voix fut emportée par-dessus l’océan, loin de Little Running où sa mère et la veuve Callaghan et Mrs Dwyer auraient su que c’était la sienne, pour se poser dans les salons et les chambres de Big Running, amadouer le feu de cheminée des McDowell, agacer les chats qui grappillaient les boyaux de poisson sur le rivage et capter l’attention de Martha Murphy, treize ans, qui se redressa sur son lit. Elle ne dormait pas encore, mais laçait et délaçait des nœuds sur une longue ficelle, au milieu de ses sœurs assoupies.

Oh, murmura-t-elle. Des sirènes.

Emma Hooper – Les Chants du large – octobre 2018 (Les Escales)

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Outresable – Hugh Howey

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Les premières phrases

«  La lumière des étoiles les guidaient à travers la vallée des dunes et les terres désolées du Nord. Une douzaine d’hommes avançaient en file indienne, le foulard noué au cou et relevé pour protéger les narines et la bouche, dans les crissements du cuir et le claquement des fourreaux. Ils suivaient un chemin sinueux, mais s’ils étaient allés en ligne droite ils auraient dû gravir les monticules sableux et braver le plus fort des rafales de vent. Il y avait le chemin long et le chemin rude, et les brigands des déserts nord choisissaient rarement le chemin rude.

Palmer ruminait ses pensées en silence, tandis que les autres échangeaient des plaisanteries obscènes et des fanfaronnades sur tous les articles du butin qu’ils avaient obtenus. Son ami Hap marchait un peu en avant des autres, dans l’espoir de se faire bien voir des anciens. S’aventurer au cœur de ces terres désolées avec une bande de pillards était plus qu’imprudent, mais Palmer était un plongeur des sables. Il vivait en équilibre sur ce fil du rasoir entre la folie pure et le bon sens. Et puis, avec leurs barbes et leur puanteur corporelle, ces brigands payaient l’équivalent d’un mois pour deux jours de travail. Que représentaient une petite virée dans le désert et une plongée rapide, en comparaison d’un joli tas de pièces ? »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Hugh Howey !

Impressions

Après la trilogie « Silo » et « Phare 23 », voici le nouveau roman de Hugh Howey ! Le sable recouvre l’ancien monde et pour survivre dans ce désert infini et venteux, des plongeurs des sables doivent braver les profondeurs afin de remonter des trésors enfouis plusieurs centaines de mètres sous terre. Mais la cupidité humaine n’a pas de limite et plonger peut s’avérer plus dangereux que ce que l’on pense… Un roman de SF haletant, une histoire de survie post-apo autour du thème central de la famille. Très prenant, étouffant par moment (claustrophobes, s’abstenir !), « Outresable » laisse planer de nombreux mystères, nous laissant espérer une suite ou, mieux encore, une préquelle. Le livre refermé, on a encore envie d’endurer les rafales de sable cinglant le visage pour en savoir plus.

Un passage parmi d’autres

 Aussi loin que remontât sa mémoire, il avait toujours rêvé d’être plongeur, rêvé de pénétrer dans le sable – mais il avait très vite appris que c’était en ressortir qui requérait du savoir-faire. Un plongeur apprend rapidement douze manières impressionnantes de s’enfoncer dans une dune, chacune plus spectaculaire que la précédente, depuis le plongeon frontal classique, pour se laisser ensuite absorber en douceur dans sa masse, jusqu’au saut en arrière avec les bras tendus au-dessus de la tête qui permettait de disparaître sans presque créer de remous à la surface, en passant par le coulé effectué grâce à une rotation frénétique des bottes et de tout le corps qui vous aspirait vers le bas. La pesanteur et l’étreinte bienvenue du flot sableux rendaient nombre de ces techniques superbes à observer.

Hugh Howey – Outresable – janvier 2019 (Actes Sud)

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Or not to be – Fabrice Colin

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Les premières phrases

«  Le premier visage au monde est un visage de femme.

La blancheur émerge des ténèbres.

D’abord une bouche. Puis cela monte vers les yeux.

Un nom s’inscrit à l’écran.

Kim Novak.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Fabrice Colin.

Impressions

J’avais adoré « Arcadia« . J’ai tout autant aimé « Or not to be ». Fabrice Colin nous transporte à nouveau entre le monde réel et le monde des songes, où les fées, le dieu Pan et William Shakespeare apparaissent dans l’Angleterre de l’entre-deux-guerres. Depuis tout petit, son héros, Vitus Amleth de Saint-Ange est hanté par Shakespeare. Pris pour un fou, y compris par sa mère, il est interné. Mais est-il vraiment fou ? Ce qu’il nous raconte est-il issu de son imagination, de sa folie, ou est-ce réel ? Fabrice Colin mêle le récit d’un psy, un synopsis, une pièce de théâtre, ou encore le récit de Vitus Amleth de Saint-Ange tentant de retrouver la mémoire après sept années d’amnésie. On se perd avec bonheur dans ce livre merveilleux, ode au génie de Shakespeare et notamment au « Songe d’une nuit d’été ». Folie, enfance, art, amour maternel, amour tout court, et mort… Autant de thèmes abordés avec brio. Laissez-vous aller, acceptez de ne pas tout comprendre dès la première lecture et plongez dans ce livre hallucinant et atypique. A lire et relire. Un grand livre.

Un passage parmi d’autres

 – Tu en as vu, toi ? Des fées ?

Il haussa les épaules.

– Bien sûr, répondit-il.

– Tu l’as dit à maman ?

Il me fit signe que non.

– Moi non plus.

– Elle ne comprendrait pas, déclara Samuel. Ça ne sert à rien de lui faire de la peine.

– Elle penserait que nous sommes fous, dis-je.

– Exactement. Tu sais ce que c’est qu’un fou ?

Je fis la moue.

– C’est simplement quelqu’un qui ne voit pas le monde comme les autres.

(…)

– En vérité, il n’y a pas de fous, murmura-t-il. Il n’y a que des gens qui voient et d’autres qui sont aveugles.

Fabrice Colin – Or not to be – septembre 2017 (L’Atalante)

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La vraie vie – Adeline Dieudonné

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Les premières phrases

«  A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit-frère Gilles, celle de mes parents et celles des cadavres.

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.

Et dans un coin, il y avait la hyène.  »

Circonstances de lecture

Parce que ce livre fait tant parler de lui qu’il fallait bien que je m’y plonge.

Impressions

On parle beaucoup de ce roman d’Adeline Dieudonné. Et je comprends maintenant pourquoi. Ce livre se lit en quelques heures, d’une traite. Si l’histoire n’est pas originale en soi, l’écriture d’Adeline Dieudonné nous emporte dès les premières lignes sur les pas d’une petite fille de dix ans qui tente par tous les moyens de redonner le sourire à son petit-frère, victime d’un traumatisme. Ses parents, il ne faut pas compter sur eux… Entre une mère transparente qui semble plus aimer ses biquettes que ses enfants, et un père violent, adepte de la chasse, des coups de poing, et de la domination, notre héroïne n’est pas aidée… « La vraie vie » est une histoire terriblement touchante, un beau roman noir sur l’enfance et la famille, et le combat que certains doivent mener pour s’en sortir, survivre et braver le destin. « La vraie vie » remue, énerve, prend aux tripes. Un très bon premier roman.

Un passage parmi d’autres

 Cette histoire faisait peur à Gilles.

Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : »Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie ».

Adeline Dieudonné – La vraie vie  – août 2018 (L’Iconoclaste)

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Les hommes dénaturés – Nancy Kress

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Les premières phrases

«  Lorsque le camion nous débarque sur le lieu de largage, le parking d’une vieille église, le train brûle déjà depuis deux jours. C’est un de ces nouveaux machins coréens à lévitation magnétique – un maglev, comme on les appelle – qui ne sont pas censés dérailler, quoi qu’il arrive, et le voilà qui brûle dans une banlieue de Washington, D.C comme une vieille merde. Il transporte des espèces de barils de pétrole ; quelqu’un dit qu’il peut brûler comme ça pendant une semaine si les scientifiques ne trouvent pas une solution. Ce qui, à mon avis, n’est pas pour tout de suite, puisque la zone a été évacuée et isolée par un cordon électronique fluorescent lorsque nous sautons du camion à plus d’un kilomètre de l’épave. D’autres camions emmènent des civils, dont certains sont en larmes.  »

Circonstances de lecture

Parce que ce titre me faisait envie.

Impressions

Les éditions Actusf ont décidé de rééditer ce roman de Nancy Kress et c’est une très bonne idée. Nancy Kress nous plonge dans un futur où l’espèce humaine peine à se reproduire. La faute à la pollution ? Aux plastiques et autres produits plus ou moins toxiques que l’homme ingurgite à longueur de journée, sans s’en apercevoir (ou sans vouloir s’en apercevoir) ? La vérité est savamment cachée aux yeux des citoyens, qui tentent de noyer leur besoin d’enfants en adoptant et choyant des animaux domestiques et en les traitant comme des bébés humains… Les dérives ne sont pas loin… Nancy Kress nous fait suivre le destin d’une jeune militaire, d’un vieux scientifique et d’un danseur de ballet, pour mieux nous faire réfléchir sur nos modes de consommation, le vieillissement de la population, l’intolérance, l’homophobie, ou encore le désir d’enfant et les dérives qu’il peut engendrer. Une très bonne réflexion sur notre société de consommation.

Un passage parmi d’autres

 Le premier rêve vient quelques jours plus tard, au petit matin, juste avant mon réveil. Je suis en train de courir à toutes jambes, tellement effrayé que je n’arrive pas à y voir clair. Quelque chose me court après. Je le sens se rapprocher. Je trébuche, me retourne, les bras levés pour me protéger le visage. Je m’entends pousser un grand cri. Et ce qui me saute dessus c’est… un chat. Un petit chat apprivoisé, qui me lèche le bras en ronronnant tandis que je me recroqueville en hurlant. Je me réveille complètement terrorisé.

Est-ce un souvenir qui revient ? Ai-je eu un chat à un moment donné ? Pourtant pas un seul des souvenirs antérieurs à l’opération n’est censé remonter à la surface. Et pourquoi serais-je tellement effrayé par le souvenir d’un chat ?

Nancy Kress – Les hommes dénaturés – octobre 2018 (Actusf)

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American Elsewhere – Robert Jackson Bennett

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Les premières phrases

«  La nuit est fraîche mais Norris sue à grosses gouttes. La transpiration coule de ses tempes et du sommet de son crâne, dégouline le long de ses joues et s’accumule au creux de ses clavicules. Il sent de petits ruisseaux serpenter le long de ses bras, tremper les coudes et les poignets de sa chemise. La voiture est imprégnée d’une odeur saumâtre de vestiaire.

Assis sur le siège du conducteur, il se demande depuis vingt minutes si laisser le moteur tourner était une bonne idée. Il a mentalement dressé plusieurs tableaux répertoriant les avantages, les inconvénients et les probabilités, et dans l’ensemble il estime avoir bien fait : le risque que quelqu’un entende le bruit de la voiture dans cette allée de banlieue, vienne jeter un coup d’œil et flaire quelque chose de louche semble négligeable ; tandis que celui de voir la clef de contact ou le frein à main glisser entre ses doigts en cas de démarrage en trombe paraît très, très élevé.

D’ailleurs, Norris est tellement convaincu de son imminente maladresse qu’il n’a même pas osé ôter les mains du volant. Il le serre si fort et ses paumes suent à tel point qu’il ne sait pas s’il pourrait les retirer même en le voulant. L’effet ventouse, pense-t-il. Je suis bloqué ici pour toujours ; peu importe qui entend quoi.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais envie de découvrir cette nouvelle collection Albin Michel Imaginaire.

Impressions

Pour le lancement de sa collection Imaginaire, Albin Michel mise notamment sur « American Elsewhere », roman dans la veine fantastique. Présenté comme un « merveilleux cadeau pour les lecteurs de Stephen King et Neil Gaiman » par le Library Journal, je ne pouvais pas passer à côté ! C’est donc avec pas mal d’attente que j’ai commencé à lire ce pavé de près de 800 pages. Et… mon avis est mitigé. J’ai aimé l’ambiance du livre, son côté « Stranger Things » et « Fringe », son héroïne attachante, émouvante et casse-cou. Je l’ai lu assez vite, surtout la première moitié, quand le mystère plane encore au-dessus de la petite ville à l’apparence parfaite de Wink, quand on découvre petit à petit des éléments étranges et des habitants un peu particuliers… Mais si j’ai été au bout de ma lecture, et que j’y ai pris plutôt plaisir, je ne peux pas dire que ce livre restera longtemps dans ma mémoire. Parce que si c’est un bon divertissement, il reste très classique et emprunte trop à ce qu’on a déjà lu et vu… On sent que l’auteur aime sans doute Stephen King et Lovecraft et qu’il souhaite leur rendre hommage… Mais on le sent trop… Quel dommage aussi qu’il ne laisse pas planer plus de mystères. Il explique trop les choses (d’où quelques longueurs) au lieu de laisser à ses lecteurs le loisir d’interpréter les événements et de deviner ce qui se trame à Wink. Et, au final, je n’ai pas ressenti de frissons en lisant ce roman… Dommage.

Un passage parmi d’autres

 Il y a, dans Wink, certaines maisons dans lesquelles on ne voit jamais personne entrer, et pourtant la pelouse est tondue, les arbres taillés, les parterres bien entretenus et en fleurs. Parfois la nuit, pour peu que vous regardiez – bien sûr, vous n’en ferez rien -, vous verriez des visages pâles apparaitre aux fenêtres noires.

Robert Jackson Bennett – American Elsewhere – septembre 2018 (Albin Michel Imaginaire)

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Les neiges de l’éternel – Claire Krust

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Les premières phrases

«  La lumière blanche d’un jour terne filtrait par la porte entrebâillée. L’ouverture ne permettait d’entrevoir que le tatami immaculé et l’angle du futon. La paroi de papier qui constituait le shoji ne laissait, elle, distinguer que quelques silhouettes semblables à celles des théâtres d’ombres.

L’adolescente, recroquevillée sur elle-même, approcha la tête de l’ouverture le plus discrètement possible. Elle retint sa chevelure d’une main avant que celle-ci ne touche le sol, craignant que le bruissement ne suffise, dans le silence, à trahir sa présence. L’espace n’était toutefois pas suffisant pour qu’elle perçoive grand-chose de la chambre. Cette dernière, située au troisième étage du donjon, était aussi vaste que se devait de l’être celle de l’héritier de l’illustre famille. Yuki recula un peu et se tordit à demi le cou en essayant de trouver un angle plus propice, jusqu’à ce que son regard tombe sur la main de son frère.  »

Circonstances de lecture

Attirée par la couverture.

Impressions

Claire Krust signe ici un premier roman très prometteur. Elle nous entraîne dans un Japon médiéval baigné de neige poudreuse, d’hivers rudes et d’esprits fantomatiques. Les cinq parties de son récit relatent la déchéance d’une riche famille japonaise selon différents points de vue et à différentes époques. De la jeune fille fuyant la demeure familiale pour essayer de trouver un guérisseur et ainsi sauver son frère mourant, à un fantôme hantant une demeure à l’abandon, Claire Krust crée des personnages attachants, le tout dans un univers feutré, doux et cruel à la fois. J’ai beaucoup aimé l’ambiance de ce livre et les thèmes qui y sont abordés (la solitude, le désir de liberté, l’acceptation de la mort…). Un roman à mettre aussi bien entre les mains d’amateurs de fantasy et de fantastique que de romans asiatiques au sens large.

Un passage parmi d’autres

 D’autres fois il réfléchissait au mystère de son existence. S’il avait pu ouvrir les livres, il se serait plongé dans des tas d’analyses des dires des anciens, des philosophes, afin de découvrir l’origine et la cause de cet état de non-existence. Puisque c’était impossible, il conversait avec lui-même, dans l’intimité de ses pensées et de son monde silencieux. Il cherchait ce qui, dans sa mort, ou dans sa vie, avait pu le transformer en fantôme. S’il était bien un fantôme, car il n’avait jamais rencontré d’être semblable à lui. Était-ce par faiblesse qu’il n’avait pas franchi la mort ? Ou peut-être se trouvait-il simplement dans l’Autre Monde, et tous les défunts connaissaient un sort semblable ? Resterait-il alors ainsi indéfiniment, condamné à observer en simple spectateur impuissant la décadence de sa propre famille ?

Claire Krust – Les neiges de l’éternel – septembre 2018 (Hélios)

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Les cieux pétrifiés – N.K. Jemisin

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Les premières phrases

«  Le temps ne va pas tarder à manquer, mon amour. Je te propose d’en finir avec le commencement du monde. Tu es d’accord ? Tu es d’accord. Bon. Allons-y.

C’est tout de même étrange. Mes souvenirs évoquent des insectes fossilisés dans l’ambre, vies figées depuis longtemps éteintes, rarement intactes. Il n’en subsiste souvent qu’une patte, quelques écailles tombées des ailes, un morceau du métathorax – fragments qui seuls permettent de reconstituer le tout, restes brouillés, fondus par des fêlures sales, erratiques. En affutant mon regard pour scruter ma mémoire, les yeux plissés, je distingue des visages et des événements qui devraient avoir un sens à mes yeux et qui en ont un… sans le savoir. C’est bien moi qui ai été témoin de tout cela, et pourtant, ce n’est pas moi.

Dans mes souvenirs, j’étais un autre être, comme le Fixe était un autre monde.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est le dernier tome des Livres de la Terre fracturée.

Impressions

N.K. Jemisin conclut ici avec brio sa trilogie des Livres de la Terre fracturée, un cycle oscillant entre SF et Fantasy. Elle y traite d’un monde post-apocalyptique où les hommes tentent de survivre malgré des tremblements de terre à répétition et une nature pour le moins dangereuse. Parmi eux, les Orogènes se cachent, mal vus par les hommes à cause de leur don qui leur permet pourtant de dompter notamment les secousses sismiques. Mangeurs de pierre, obélisques planant dans le ciel, retour de la Lune… Autant de mystères planant dans cet univers hostile. Avec en toile de fond une question essentielle : peut-on croire en la rédemption de l’espèce humaine ou ne faudrait-il pas au contraire la détruire ?

Avec cette trilogie, N.K. Jemisin parle tout simplement de nos problèmes actuels, que sont l’intolérance, le racisme et la destruction de notre planète. Chaque tome a remporté le Prix Hugo du meilleur roman, trois années d’affilée ! Signe d’une saga qui devrait marquer les esprits pour longtemps.

Un passage parmi d’autres

 J’ai bel et bien vu le monde en feu. Ne me parle pas de spectateurs innocents, de souffrance imméritée, de vengeance cruelle. Si une comm se construit sur une ligne de faille, blâmes-tu ses murailles quand elles finissent – forcément – par écraser sa population ? Non ; tu blâmes quiconque a été assez stupide pour se croire capable de défier à jamais les lois de la nature. Eh bien, il est des mondes construits sur des lignes de faille faites de douleur, maîtrisées par des cauchemars. Ne pleure pas leur chute. Non ; indigne-toi qu’ils aient été condamnés dès leur construction.

Je vais maintenant te raconter quelle fin a connue ce monde-là, Syl Anagist. Quelle fin je lui ai donnée. Ou, du moins, quelle fin j’ai donnée à une fraction assez importante de ce monde pour l’obliger à tout reprendre depuis le début en se reconstruisant à partir de rien.

N.K. Jemisin – Les cieux pétrifiés – septembre 2018 (Nouveaux Millénaires)

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Trois fois la fin du monde – Sophie Divry

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Les premières phrases

«  Ils ont tué mon frère. Ils l’ont tué devant la bijouterie parce qu’il portait une arme et qu’il leur tirait dessus. Ils n’ont pas fait les sommations réglementaires, j’ai répété ça pendant toute la garde à vue. Vous n’avez pas fait les trois sommations, salopards, crevards, assassins. Les flics ne me touchent pas, à quoi bon, ils savent que je vais en prendre pour vingt ans pour complicité. Moi j’attendais dans la voiture volée. Quand j’ai vu la bleusaille, il était trop tard pour démarrer, ils se sont jetés sur moi, m’ont plaqué à terre. C’est de là que j’ai vu la scène, rien de pire ne pouvait m’arriver : Tonio tué sous mes yeux. Mais pourquoi ce con a-t-il fait feu ?

Il était mon dernier lien, ma dernière famille.  »

Circonstances de lecture

Parce que ce titre m’a attiré.

Impressions

Tout commence dans la douleur, la violence et les larmes. Joseph, qui n’a rien d’un criminel, est envoyé en prison pour avoir suivi son frère dans un braquage. C’est sa première fois en prison. Il y apprend la souffrance de l’enfermement, la promiscuité, la violence. Et puis survient un incident nucléaire. Une centrale explose et le voilà libre. Immunisé contre les radiations, Joseph s’enfuit, et débute alors pour lui une vie de solitaire dans un monde déserté par les hommes.

Le roman de Sophie Divry est une vraie réussite. Elle décrit avec justesse la grisaille de la prison, l’enfer de la promiscuité puis de la solitude, mais aussi la beauté de la nature et la paix qu’elle procure à qui sait l’admirer. Une belle réflexion sur la solitude. A lire au soleil, en écoutant le chant des oiseaux.

Un passage parmi d’autres

 Il faudrait parvenir à détruire ce monde.

Si les étoiles l’embrassaient, si, sur une fraction de seconde de leur révolution, elles pouvaient le prendre dans leurs lumières, et plus tard, plus loin, le laisser tomber dans un autre pays. Pas un pays étranger, mais un pays parallèle. Où on se réveillerait animal ou plante, où s’échangeraient les peaux comme les saisons passent, où il pourrait se laver d’une pensée comme on nettoie une table ; il suffirait de tendre une main et d’enlever les souvenirs qui font souffrir et qui travaillent.

Sophie Divry – Trois fois la fin du monde – août 2018 (Notabilia – Éditions Noir sur Blanc)

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