Le mystère Henri Pick – David Foenkinos

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Les premières phrases

David Foenkinos - Le mystère Henri Pick«  En 1971, l’écrivain américain Richard Brautigan a publié L’Avortement. Il s’agit d’une intrigue amoureuse assez particulière entre un bibliothécaire et une jeune femme au corps spectaculaire. Un corps dont elle est victime en quelque sorte, comme s’il existait une malédiction de la beauté. Vida, tel est le prénom de l’héroïne, raconte qu’un homme s’est tué au volant à cause d’elle ; subjugué par cette passante inouïe, le conducteur a tout simplement oublié la route. Après le crash, la jeune femme s’est précipitée vers la voiture. Le conducteur en sang, agonisant, a juste eu le temps de lui dire avant de mourir : « Ce que vous êtes belle, mademoiselle. »

A vrai dire, l’histoire de Vida nous intéresse moins que celle du bibliothécaire. Car il s’agit là de la particularité de ce roman. Le héros est employé dans une bibliothèque qui accepte tous les livres refusés par les éditeurs.  »

Circonstances de lecture

Attirée par le thème du livre.

Impressions

C’est bien simple : j’ai dévoré le dernier roman de David Foenkinos. Dès le départ, j’ai été happée par l’intrigue. Un bibliothécaire a l’idée d’accepter les manuscrits refusés par les éditeurs. Ils finissent sous la poussière, rangés au fond de la bibliothèque. Jusqu’au jour où une jeune éditrice en vacances tombe sur un  de ces manuscrits et découvre un chef d’œuvre. Son auteur a pourtant un profil atypique : c’était un pizzaiolo qui, selon sa veuve, n’avait jamais lu un seul livre… Aussitôt publié, le roman connaît un immense succès. Mais voilà, qui était Henri Pick ? Est-il vraiment l’auteur de ce livre ? David Foenkinos ne donne la réponse que dans les toutes dernières pages, comme dans une enquête policière. Un très bon roman.

Un passage parmi d’autres

 Pick avait ainsi été sur toutes les lèvres, symbolisant le rêve d’être un jour reconnu pour son talent. Comment croire ceux qui disent écrire pour eux ? Les mots ont toujours une destination, aspirent à un autre regard. Écrire pour soi serait comme faire sa valise pour ne pas partir. Si le roman de Pick plaisait, c’était surtout l’histoire de sa vie qui touchait les gens. Elle faisait écho à ce fantasme d’être un autre, le super-héros dont personne ne sait les capacités extraordinaires, cet homme si discret dont le secret est de posséder une sensibilité littéraire imperceptible. Et moins on en savait sur lui, plus il fascinait. Sa biographie ne laissait rien paraître d’autre qu’une vie banale, linéaire. Cela renforçait l’admiration, pour ne pas dire le mythe. De plus en plus de lecteurs voulurent aller sur ses traces, et se recueillir sur sa tombe. Le cimetière de Crozon accueillait ses admirateurs les plus fervents. Madeleine les croisait parfois. Ne comprenant pas leur démarche, elle n’hésitait pas à leur demander de partir et de laisser son mari tranquille. Était-elle du genre à penser qu’on pouvait réveiller un mort ? En tout cas, il était possible de troubler ses secrets.

David Foenkinos – Le mystère Henri Pick – 2016 (Gallimard)

 

En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

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Olivier Bourdeaut - En attendant BojanglesLes premières phrases

«  Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser les mouches avec un harpon. Il m’avait montré le harpon et une mouche écrasée.

– J’ai arrêté car c’était très difficile et très mal payé, m’avait-il affirmé en rangeant son ancien matériel de travail dans un coffret laqué. Maintenant j’ouvre des garages, il faut beaucoup travailler mais c’est très bien payé.

A la rentrée des classes, lorsqu’aux premières heures on fait les présentations, j’avais parlé, non sans fierté, de ses métiers mais je m’étais fait gentiment gourmander et copieusement moquer.

– La vérité est mal payée, pour une fois qu’elle était drôle comme un mensonge, avais-je déploré.  »

Circonstances de lecture

Intriguée par le succès de ce livre.

Impressions

Je vais me répéter et vous allez penser que je n’ai que d’ÉNORMES coups de cœur en ce moment… mais c’est vrai : ce livre est juste merveilleux ! Et il mérite amplement tous les prix qu’il a récoltés.

Mettez-vous dans la peau d’un petit garçon, fruit de l’union de deux amoureux fous. Sa mère refuse de voir la réalité et préfère transformer le quotidien en une douce folie, fait de fêtes à répétition toujours plus grandioses, de danses endiablées sur l’air de Mr Bojangles de Nina Simone. Le père suit sa femme dans toutes ses idées folles. Pour un petit garçon, la vie avec eux n’est faite que d’aventures merveilleuses et de mensonges plus vrais que nature destinés à faire de leur vie une valse pleine de bonheur. Mais voilà, quand la folie douce se transforme en folie dure, la réalité refait cruellement surface…

Une lecture dont vous ne ressortirez pas indemne. A ne surtout pas rater !

Un passage parmi d’autres

 Elle s’énervait souvent, mais jamais longtemps, la voix de mon père était pour elle un bon calmant. Le reste du temps, elle s’extasiait sur tout, trouvait follement divertissant l’avancement du monde et l’accompagnait en sautillant gaiement. Elle ne me traitait ni en adulte, ni en enfant mais plutôt comme un personnage de roman. Un roman qu’elle aimait beaucoup et tendrement et dans lequel elle se plongeait à tout instant. Elle ne voulait entendre parler ni de tracas, ni de tristesse.

– Quand la réalité est banale et triste, inventez-moi une belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommage de nous en priver.

Alors je lui racontais ma journée imaginaire et elle tapait frénétiquement dans ses mains en gloussant :

– Quelle journée mon enfant adoré, quelle journée, je suis bien contente pour vous, vous avez dû bien vous amuser !

Puis elle me couvrait de baisers. Elle me picorait disait-elle, j’aimais beaucoup me faire picorer par elle. Chaque matin, après avoir reçu son prénom quotidien, elle me confiait un de ses gants en velours fraîchement parfumé pour que toute la journée sa main puisse me guider.

Olivier Bourdeaut – En attendant Bojangles – 2015 (Finitude)

Les délices de Tokyo – Durian Sukegawa

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Les premières phrases

Durian Sukegawa - Les délices de Tokyo«  Doraharu, marchand de dorayaki.

Sentarô passait ses journées debout derrière la plaque chauffante.

Sa boutique était située en retrait de la route longeant la foie ferrée, dans la rue commerçante baptisée Sakuradôri, « rue des Cerisiers ». La rue se distinguait pourtant plus par le nombre de commerces fermés que par ses cerisiers plantés çà et là. Malgré tout, en cette saison, il semblait y avoir un peu plus de passants que d’habitude, peut-être attirés par les fleurs.

Sentarô remarqua une vieille femme immobile au bord du trottoir sans y attacher d’importance. Il se concentra sur le saladier dans lequel il mélangeait la pâte. Devant la boutique se dressait un cerisier en pleine floraison, pareil à une masse bouillonnante de petits nuages. Sentarô était persuadé que c’était ce qu’elle contemplait.

Néanmoins lorsqu’il releva la tête un peu plus tard, la dame au chapeau blanc n’avait pas bougé. Et ce n’était pas le cerisier qu’elle regardait, mais lui.  »

Circonstances de lecture

Comment ne pas être attiré par cette couverture aux couleurs acidulées ?

Impressions

Attention : ÉNORME coup de cœur !!! L’auteur nous raconte l’histoire de Sentarô, vendeur de dorayaki, aux yeux tristes, et n’aimant pas son travail. Jusqu’à ce qu’il rencontre Tokue, vieille femme aux doigts recourbés, qui lui apprend le goût de la cuisine et des bonnes choses. Mais cette dernière cache un lourd secret…

Ce livre doux et poétique donne envie de manger des beignets, à l’ombre d’un cerisier en fleurs. Un beau roman sur la tolérance et l’acceptation des différences. A savourer…

Un passage parmi d’autres

 L’attitude adoptée par Tokue envers les haricots était étrange. Elle approchait son visage des azuki. Tout près. Exactement comme si elle envoyait des ondes à chaque grain.

Tokue continua à se comporter de la même manière après les avoir mis à cuire.

Dans les pâtisseries japonaises, la bassine en cuivre réservée à la cuisson de la pâte de haricots confits porte un nom spécial : sawari. Sentarô avait tenté d’en confectionner à plusieurs reprises ; il avait toujours laissé le sawari sur le feu jusqu’à ce que les haricots deviennent tendres.

Mais pas Tokue. Sa méthode était tout à fait différente.

D’abord, quand l’eau frémissait, elle y ajoutait immédiatement de l’eau froide. Après avoir répété cette manœuvre plusieurs fois, elle égoutta les haricots et jeta l’eau de cuisson. Puis elle les remit dans le sawari, qu’elle remplit cette fois d’eau tiède. Tokue expliqua que ce procédé permettait de rendre les haricots plus digestes. Leur amertume et leur âpreté étaient ainsi éliminées avec l’eau. Ensuite, en les remuant délicatement avec une cuillère en bois, elle les fit lentement mijoter à feu doux. A chacune de ces étapes, Tokue approchait son visage si près des haricots qu’il baignait dans la vapeur d’eau.

Que regardait-elle donc ? Les haricots azuki subissaient-ils une quelconque transformation ? Sentarô fit lui aussi un pas en avant et examina les haricots disparaissant sous un  nuage de vapeur. Mais il ne discerna aucune évolution significative.

La cuillère en bois entre ses mains handicapées, Tokue s’abîmait dans la contemplation.

Durian Sukegawa – Les délices de Tokyo – 2016 (Albin Michel)

Le Livre de Perle – Timothée de Fombelle

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Les premières phrases

Tiomthée de Fombelle - Le livre de Perle«  Qui pouvait deviner qu’elle avait été une fée ? 

Elle s’était échappée par la fenêtre de la tour en déchirant ses vêtements pour en faire une corde. Est-ce que les fées descendent ainsi les remparts ? Elle ne portait maintenant qu’une longue chemise blanche qu’elle avait volée plus tard, sur un fil à linge tendu sous la lune. Elle courait sur le sable dans la nuit. La veille, elle avait renoncé à tous ses pouvoirs. Elle ressemblait maintenant à toutes les filles. Un peu plus perdue, un peu plus fiévreuse, un peu plus belle que toutes les filles de son âge.

La plage était large et blanche. Au-dessus d’elle le noir des forêts, en-dessous les rouleaux de mer, la mousse éclatante, et partout le bruit de cette mer, la tiédeur de la nuit plus lumineuse que le jour.

Elle courait sur le sable mouillé. Ses pieds ne s’enfonçaient pas mais élargissaient atour d’elle, à chaque bond, un cercle d’eau et de petits crabes. Elle était au bord de l’épuisement. Elle ne savait pas l’heure qu’il était, elle savait juste qu’à minuit tout serait fini.

Il serait mort.  »

Circonstances de lecture

Attirée par le titre.

Impressions

« Le Livre de Perle » est un envoûtement. Classé dans la catégorie Jeunesse, il plaira aussi aux adultes comme moi, qui ont su converser leur âme d’enfant. Timothée de Fombelle a une belle plume qui nous transporte du pays des contes de fées à notre monde réel, celui de la seconde guerre mondiale. Une lecture féérique, belle et cruelle à la fois. Une superbe histoire d’amour. Un conte à lire et relire pour sa poésie et les messages qu’il renferme.

Un passage parmi d’autres

 – Alors il faut que tu partes pour la laisser derrière toi.

– Laisser qui ?

Je venais enfin de remarquer son accent et la forme si particulière de ses phrases. Il a voulu dire un mot qui est resté dans sa gorge.

Il l’articula une seconde fois :

– La tristesse.

J’avais compris le mot avant qu’il le répète.

– C’est quelque chose qui peut remplir la vie. Et tourner dans toi jusqu’à ta mort.

J’écoutais.

– Mais si on peut laisser la tristesse dans l’herbe derrière soi, il faut le faire. On la tient couchée dans l’herbe. On lui explique doucement qu’on veut autre chose, que ce n’est pas contre elle, mais qu’on s’en va.

J’imaginais un petit animal tapi dans la prairie. Et des pas qui s’éloignaient en écrasant les herbes.

– Et vous ? Vous en faites quoi ?

Il s’est approché en souriant. Il baissait les yeux.

– De qui ?

– De la tristesse.

– Moi, je ne suis pas un exemple.

– Moi non plus, répliquai-je.

– Mais toi…

Il interrompit sa phrase et dit :

– Moi, il n’y a que ma tristesse qui pourra me faire rentrer chez moi.

– Chez vous ?

Il a alors prononcé ces paroles que je crois encore entendre vingt-six ans plus tard :

– Il faut que je garde ma tristesse vivante.

Les chiens se sont approchés pour lui faire leur fête des moments sombres.

– Où est-ce, chez vous ?

Timothée de Fombelle – Le Livre de Perle – 2014 (Gallimard Jeunesse)

Double Je – Reiko Momochi

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Reiko Momochi - Double JeCirconstances de lecture

J’avais beaucoup aimé « Daisy » de Reiko Momochi. Je ne pouvais donc pas passer à côté de ce manga.

Impressions

Attention : méga coup de cœur ! J’avais beaucoup aimé « Daisy », j’ai adoré « Double Je », de Reiko Momochi. Une histoire de deux sœurs jumelles, Nobara et Kotori, particulièrement émouvante. Il faut dire que le sort s’acharne sur elles : leur père meurt noyé alors qu’il essaie de sauver Nobara… Leur mère en veut tellement à Nobara que celle-ci décide d’aller vivre chez sa grand-mère. Afin que Nobara puisse passer un peu de temps avec sa mère, les deux sœurs décident d’échanger leur rôle quelques heures par semaine, à l’insu de tous.

Un manga poignant traitant des thèmes de la culpabilité, du deuil, du bonheur… Et de bien plus encore. Car, au fil des tomes, ce drame prend également des allures d’enquête policière. Un manga qui se dévore (série complète en 5 tomes)!Double Je - Reiko Momochi 2

Reiko Momochi –  Double Je – 2015 (Akata)

Underwater – Le Village immergé – Yuki Urushibara

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Yuki Urushibara - Underwater - Le Village immergéCirconstances de lecture

Attirée par la couverture.

Impressions

Si vous adorez l’univers de Hayao Miyazaki, en particulier « Le Voyage de Chihiro », précipitez-vous sur cette petite pépite de Yuki Urushibara !

Lorsque Chinami, une jeune fille comme les autres, s’évanouit en cours de sport, en pleine canicule, elle se réveille au bord d’une rivière. Le phénomène se reproduit à chaque fois que Chinami sombre dans le sommeil. Dans ce monde mystérieux où il pleut continuellement, elle rencontre un petit garçon, vivant seul avec son père dans un village abandonné… Voyage dans un autre monde ? Voyage dans le passé ? Je n’en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de découvrir cette très belle histoire. Vivement la suite !

Underwater - Yuki UrushibaraUnderwater - Yuki Urushibara 2

Yuki Urushibara – Underwater – Le Village immergé – Janvier 2016 (Latitudes)

La magie des livres en images…

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« L’étrange bibliothèque » de Haruki Murakami : un superbe livre illustré. Une véritable petite pépite ! Haruki Murakami - L'étrange bibliothèque - Couverture Haruki Murakami - L'étrange bibliothèque - Pages intérieures 2Haruki Murakami - L'étrange bibliothèque - Pages intérieures

Death Note – Tsugumi Ohba et Takeshi Obata

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Tsugumi Ohba et Takeshi Obata - DeathnoteCirconstances de lecture

Un manga que m’ont prêté des amis.

Impressions

Que feriez-vous si vous tombiez sur un cahier capable de tuer ? Le testeriez-vous pour voir si son mode d’emploi est véridique ? Et si cela fonctionnait, comment réagiriez-vous ? C’est ce qui arrive au héros de ce manga, Light Yagami, un lycéen bien sous tous rapports… jusqu’à ce qu’il prenne le Death Note entre ses mains et qu’il y inscrive le nom d’un criminel… et que ce dernier meure au bout de 40 secondes.

J’ai dévoré les deux premiers tomes de ce manga. Les thèmes évoqués sont intéressants (peut-on légitimement tuer des criminels ?) et le suspens omniprésent. Surtout quand apparaît le mystérieux L., homme à l’identité inconnu, qui n’a qu’une obsession : trouver le détenteur du Deathnote.

Si j’ai moins aimé les trois tomes suivants, le dernier redevient heureusement très prenant. A lire à tête reposée car ce manga triture sérieusement les méninges !

Tsugumi Ohba et Takeshi Obata –  Death Note (Black Edition) – 2010 (Kana)

La Part des flammes – Gaëlle Nohant

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Gaëlle Nohant - La Part des flammesLes premières phrases

«  La marquise de Fontenilles n’en finissait pas de la faire attendre dans cette antichambre aux allures de bonbonnière. Érodée par l’impatience et la nervosité, l’assurance de Violaine de Raezal s’effritait. Elle espérait tant de cette entrevue ! La marquise était un des sphinx de dentelles vêtus qui gardaient les portes du Bazar de la Charité. Sans son accord, la comtesse de Raezal avait peu de chances d’y obtenir une place de vendeuse. Elle était consciente que le mystère auréolant son passé ne plaidait pas en sa faveur et que le nom de son mari avait perdu de sa puissance depuis que Gabriel n’était plus là pour veiller sur elle. Désormais, lorsqu’on recevait la comtesse de Raezal, les arrière-pensées affleuraient à la surface de la plus exquise politesse. Treize ans durant, Gabriel de Raezal avait dispersé ces arrière-pensées de son regard perçant. Mais voilà qu’elles ressurgissaient, enhardies par sa disparition.

Elle fit quelques pas jusqu’à la fenêtre, jetant un regard rêveur sur le boulevard Saint-Germain – dont le tumulte faiblissait comme par correction avant d’atteindre les fenêtres de l’hôtel de Fontenilles -, et questionna son obstination à vouloir participer à la plus mondaine des ventes de charité de Paris.  »

Circonstances de lecture

Recommandé vivement par mon libraire.

Impressions

Dans « La Part des flammes », Gaëlle Nohant nous fait vivre le destin de trois femmes réunies au Bazar de la Charité, cet événement mondain où ces dames de la haute société se donnaient bonne conscience en réunissant des fonds durant quelques jours pour les pauvres. Trois femmes qui ont toutes une faille à cacher, dans un monde où les apparences et la réputation font tout.

Sophie d’Alençon prend sous son aile Violaine de Raezal, veuve au passé trouble, et Constance d’Estingel, jeune fille venant de rompre ses fiançailles. Mais voilà qu’un incendie se propage au Bazar de la Charité, et que tout vole en éclat… Les scènes décrivant l’incendie montrent alors toute l’horreur du carnage… Âmes trop sensibles s’abstenir !

Un livre qui se lit d’une traite, tant le suspens est présent. On se prend vite d’affection pour ces trois femmes brisant les conventions.

Un passage parmi d’autres

 Tout lire lui avait donné le vertige et une faim grandissante du monde. Elle y avait perdu le peu de déférence qu’on lui avait inculquée. Les livres lui avaient enseigné l’irrévérence et leurs auteurs, à aiguiser son regard sur ses semblables ; à percevoir, au-delà des apparences, le subtil mouvement des êtres, ce qui s’échappait d’eux à leur insu et découvrait des petits morceaux d’âme à ceux qui savaient les voir. Mais la lecture avait aussi précipité sa chute. Quand elle entendait dire que les romans étaient de dangereux objets entre les mains d’une jeune fille, elle ne protestait plus. Puissants et dangereux, oui, car ils vous versaient dans la tête une liberté de penser qui vous décalait, vous poussait hors du cadre. On en sortait sans s’en rendre compte, on avait un pied dansant à l’extérieur et la cervelle enivrée, et quand on recouvrait ses esprits, il était trop tard. La terre était pleine de créatures saturées d’elles-mêmes qui prenaient plaisir à vous foudroyer pour les fautes qu’elles s’interdisaient, les libertés qu’elles prenaient dans l’ombre, les extases qui venaient mourir près d’elles sans qu’elles se soient permis d’y goûter. Châtier était le tonique qui ranimait leur cœur exsangue.

Gaëlle Nohant – La Part des flammes – 2015 (Éditions Héloïse d’Ormesson)

La renverse – Olivier Adam

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Les premières phrases

Olivier Adam - La renverse«  J’ai pris le sentier longeant les falaises. Quelques fleurs de bruyère résistaient encore, parmi les premiers ajoncs et les restes de fougères brûlées par le froid. Je suis resté un moment là-haut, le temps de griller les cigarettes qui me faisaient office de petit déjeuner, de m’emplir les poumons de goudron et d’iode congelé. Tout était parfaitement figé dans la lumière acidulée du matin. Au loin, un kayak glissait sur les eaux tout à fait lisses, d’un bleu tendre de givre, semées d’îlots où somnolaient des cormorans frigorifiés, luisants et noirs, comme recouverts de pétrole. J’ai regardé l’heure. Jacques était pointilleux sur la question. J’avais beau lui répéter qu’à cette période de l’année il n’était pas rare que personne ne passe le seuil de la librairie de la journée, il n’en démordait pas. On ne savait jamais. Il y avait toujours un petit vieux pour se pointer dès l’ouverture, et il connaissait ce genre d’énergumène, l’œil rivé à la montre et toujours prompt à se plaindre du temps perdu, bien qu’en disposant par camions-bennes. J’ai regagné la voiture, mis le contact et poussé le chauffage à fond. La soufflerie couvrait en partie le son de la radio, rendait presque inaudible le murmure des nouvelles du jour.  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est Olivier Adam…

Impressions

Dès les premières phrases, Olivier Adam nous transporte dans son univers. Un monde balloté entre les flots de l’océan, l’odeur d’embrun de la Bretagne et de la Normandie, et les petits pavillons de banlieue parisienne où son héros a grandi. Un héros qui a mis sa vie entre parenthèses depuis qu’un scandale a éclaboussé sa mère et détruit du même coup son enfance et celle de son frère. Car lorsqu’un scandale politique éclate sur la place publique, qui pense à la détresse des enfants ? Comment vivre avec et après ça ?

Un beau roman où Olivier Adam fait encore une fois mouche avec sa plume vive et acérée, sans concession.

Un passage parmi d’autres

 Nous avons bu notre café en silence. En fond jouait un vieux Dylan. J’observais Jacques parmi le bois des bibliothèques et des tables couvertes de livres. Être à ses côtés m’apaisait. Dans cet endroit où l’on se sentait toujours protégé de tout, de la bêtise en particulier, comme si les millions de mots enfouis dans ces pages faisaient écran, même quand parfois elle faisait irruption dans la bouche d’un client, croyant bon de donner son opinion sur tel ou tel sujet de société, telle péripétie de la vie politique, important l’emporte-pièce dans cette boutique consacrée au temps long, aux mots qu’on tourne sept fois dans sa bouche avant de les coucher sur la page. Et Jacques lui-même personnifiait ce qui se jouait entre ces murs. Sa tendresse un peu féroce, la lumière de son sourire et la précision de sa pensée, sa lucidité érudite, son empathie lettrée. Il était un genre de père idéal. Un père rêvé. A mes yeux du moins.

Olivier Adam – La renverse – Janvier 2016 (Flammarion)