Under the Dome – Stephen King

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Stephen King - Under the DomeLes premières phrases

«  From two thousand feet, where Claudette Sanders was taking a flying lesson, the town of Chester’s Mill gleamed in the morning light like something freshly made and just set down. Cars trundled along Main Street, flashing up winks of sun. The steeple of the Congo Church looked sharp enough to pierce the unblemished sky. The sun raced along the surface of Prestile Stream as the Seneca V overflew it, both plane and water cutting the town on the same diagonal course. 

« Chuck, I think I see two boys beside the Peace Bridge! Fishing! » Her very delight made her laugh. The flying lessons were courtesy of her husband, who was the town’s First Selectman. Although of the opinion that if God had wanted man to fly, He would have given him wings, Andy was an extremely coaxable man, and eventually Claudette had gotten her way. She had enjoyed the experience from the first. But this wasn’t mere enjoyment; it was exhiliration. Today was the first time she had really understood what made flying great. What made it cool. »

Circonstances de lecture

J’avais très envie de me replonger dans un Stephen King.

Impressions

« Under the Dome » est un de ces livres de plus de 1 000 pages qu’on lit à toute vitesse. Stephen King aime délayer son histoire. Ici, il scrute toute une flopée d’habitants d’une petite ville du Maine emprisonnée subitement sous un dôme transparent. Le départ de l’intrigue est bien posé : on découvre petit à petit tous les personnages (très nombreux !) de ce gros roman. Et on s’y attache.

Reste que les « méchants » de l’histoire sont vraiment trop caricaturaux. Ils semblent avoir tous les vices… Dommage car sinon « Under the Dome » est vraiment prenant. Surtout, Stephen King montre à quel point la part d’ombre des hommes peut très rapidement prendre le dessus dans des situations inhabituelles.  De quoi faire froid dans le dos ! De ce côté-là, Stephen King parvient à nous plonger dans une ambiance de plus en plus noire, glauque et violente, et à tenir en haleine jusqu’aux dernières pages. Même si l’origine du dôme manque d’originalité, ce n’est peut-être pas l’objectif premier de l’auteur. En revanche, s’il a voulu démontrer à quel point la nature humaine peut vite sombrer dans la cruauté, l’égoïsme exacerbée et la bêtise, alors oui « Under the Dome » est une réussite.

Un passage parmi d’autres

 Later on – much too late to do any good – Julia Shumway would piece together most of how the Food City riot started, although she never got a chance to print it. Even if she had, she would have done so as a pure news story : the five Ws and the H. If asked to write about the emotional heart of the event, she would have been lost. How to explain that people she’d known all her life – people she respected, people she loved – had turned into a mob? She told herself « I could’ve gotten a better handle on it if I’d been there from the very beginning and seen how it started », but that was pure rationalization, a refusal to face the orderless, reasonless beast that can arise when frightened people are provoked. She had seen such beasts on the TV news, usually in foreign countries. She never expected to see one in her own town.

And there was no need for it. This was what she kept coming back to. The town had been cut off for only seventy hours, and it was stuffed with provisions of almost every kind; only propane gas was in mysteriously short supply.

Later she would say, « It was the moment when this town finally realized what was happening ». There was probably truth in the idea, but it didn’t satisfy her. All she could say with complete certainty (and she said it only to herself) was that she watched her town lose its mind, and afterward she would never be the same person.

Under the Dome – Stephen King – 2009 (Gallery Books)

Le Rire du grand blessé – Cécile Coulon

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Cécile Coulon - Le rire du grand blesséLes premières phrases

«  Cinq uniformes, un chauffeur, une femme de ménage, un cuisinier, sept caméras fixées au plafond, cinquante heures de présence au Bureau, une Manifestation A Haut Risque par semaine, mille quatre-vingt-quinze jours de formation, un coude fracturé, trois côtes cassées, une mâchoire refaite à neuf, un certain nombre de zéros sur les feuilles de salaire, soixante-dix millions d’habitants à surveiller, deux oreillettes, trois hectares de parc arboré, soixante kilomètres de course à pied hebdomadaires, cinquante pouces d’écran plat, dix-huit minutes d’informations nationales. Et personne avec qui le partager. 

Nous étions des chiffres, des performances. Nos capacités étaient mesurées lors de tests trimestriels imposés par le Service National : prises de sang, examens psychologiques, mises en situations, contrôles d’aptitudes physiques. Le rêve devenait réalité : la ville nous attendait, elle offrait La vie, à nous qui n’avions connu que la survie. Nos proches s’éloignaient : c’était le prix à payer, nous réglions la note sans broncher. « 

Circonstances de lecture

Parce que ce livre traite de la littérature et du pouvoir des livres.

Impressions

Et si la littérature – la belle et noble littérature, celle qui fait réfléchir, celle qui est bien écrite, bien pensée, celle qui distille des messages sans arrières-pensées purement mercantiles – disparaissait au profit de livres poubelles, écrits sur commande pour anesthésier les gentils consommateurs et leur faire accepter l’inacceptable ? A l’image de nombreuses émissions télévisées d’aujourd’hui qui font ressortir les émotions les plus primaires et la curiosité malsaine… A l’image aussi de nombreux livres d’écrivains malheureusement célèbres, enchaînant annuellement les parutions autour des mêmes thèmes et des mêmes histoires sans intérêts… mais qui se vendent. L’ignorance et le divertissement de mauvais goût portés aux nues… Voici le message qui ressort du dernier roman de Cécile Coulon. Ou du moins mon interprétation ! Un livre que l’on lit d’une traite, en quelques heures, sans reprendre son souffle.

A sa lecture, on pense forcément à « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury et à « 1984 » de George Orwell. Et on se prend à espérer que jamais, jamais notre société n’arrivera à ce stade, que les livres que l’on aime demeureront bien en vue dans les librairies… et dans le cœur des lecteurs.

Un passage parmi d’autres

 Le Programme détruisit un autre pan de l’Histoire : dès la mise en place des Maisons de Mots, les vieux livres furent interdits. Les librairies ne pouvaient plus présenter un seul ouvrage portant la mention littérature : les textes complexes constituaient une entrave au bon déroulement du Programme. Les bibliothèques furent vidées, les rayons réagencés. Des bennes remplies de romans, de recueils de nouvelles, d’essais politiques partaient vers les Déposoirs en banlieue où le papier des vieux livres était réutilisé pour les nouveaux. Le succès des Maisons de Mots avait anéanti les théories de genre, de registre, ou même de forme littéraire. Emportée dans sa course au succès thérapeutique, Nox avait sacrifié des milliers d’années d’histoires, de témoignages et de tragédies en alexandrins. Les somnifères ne pouvaient pas le lui faire oublier.

Le Rire du grand blessé – Cécile Coulon – août 2013 (Viviane Hamy)

Une part de ciel – Claudie Gallay

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Claudie Gallay - Une part de cielLes premières phrases

«  On était trois semaines avant Noël. J’étais arrivée au Val par le seul train possible, celui de onze heures. Tous les autres arrêts avaient été supprimés. Pour gagner quelques minutes au bout, m’avait-on dit.

C’était où, le bout ? C’était quoi ?

Le train a passé le pont, a ralenti dans la courbe. Il a longé le chenil. Je me suis plaqué le front à la vitre, j’ai aperçu les grillages, les niches, les chiens. Plus loin, la scierie sombre et la route droite. Le bungalow de Gaby, la boutique à Sam, les boîtes aux lettres sur des piquets, le garage avec les deux pompes et le bar à Francky.

On avait bâti des maisons tristes cent mètres après la petite école. Les stations de ski étaient plus haut, sur d’autres versants.

J’ai pris ma valise. Je l’ai tirée jusqu’à la porte.

Le Val-des-Seuls n’est pas l’endroit le plus beau ni le plus perdu, juste un bourg tranquille sur la route des pistes avec des chalets d’été qui ferment dès septembre.

Le train est entré en gare.

J’ai regardé le quai.

J’avais froid.

J’ai toujours froid quand je reviens au Val. Un instant, j’ai ressenti l’envie terrible de rester dans le train.

Je suis née ici, d’un ventre et de ce lieu. Une naissance par le siège et sans pousser un cri. Ma mère a enterré mon cordon de vie dans la forêt. Elle m’a condamnée à ça, imiter ce que je sais faire, revenir toujours au même lieu et le fuir dès que je le retrouve. « 

Circonstances de lecture

J’aime beaucoup cet auteur, découvert lors de la sortie des Déferlantes.

Impressions

Un beau roman d’ambiance en plein cœur de l’hiver. A lire de préférence par temps froid, blottie sous la couette. Claudie Gallay nous plonge dans un petit village de montagne rattrapé par le progrès (le projet d’une piste de ski) où se côtoient des personnages sympathiques, en particulier le vieux Sam, philosophe malgré lui.

« Une part de ciel » est avant tout un livre sur l’attente. Ici, n’attendez pas de l’action : il n’y en a pas. Et c’est voulu. Carole revient dans son village natal, convoquée, comme son frère et sa sœur, par leur père, Curtil. Pour annoncer sa visite au Val-des-Seuls, celui-ci leur a envoyé à chacun une boule de verre pour touristes. Une façon de leur dire qu’il revient bientôt. Mais quand… nul ne le sait. Claudie Gallay nous place dans la tête de Carole. Les détails de la vie quotidienne foisonnent, par le biais de phrases courtes, hachées. De petites pépites parsèment le roman. A l’instar de cette phrase : « En tout être humain, il y a un lac, a dit ma mère, une tristesse liquide que les oignons aident à vider« .

Un passage parmi d’autres

 – Quand les monarques volent, on dirait un froissement d’étoffe. On raconte que le bruit de leurs ailes apporte aux vivants les paroles des morts.

Il a ouvert un paquet de biscuits, des Petit Lu de Nantes.

– Ma femme est morte il y a quelques années et je ne m’habitue pas à son absence.

J’ai bu une gorgée de thé. L’odeur m’a donné des frissons de dégoût. Je me suis forcée à le boire. Il me semblait que l’avaler froid serait pire.

Le vieux Sam trempait les Petit Lu qui s’émiettaient dans sa tasse.

– Je veux aller au Mexique pour entendre le vol des monarques quand ils se regroupent dans les forêts d’asclépiades.

– C’est pour ça que vous vendez votre boutique?

– Pour ça, oui.

– Vous croyez vraiment que les ailes des papillons vous apporteront les paroles de votre femme ?

– Pourquoi pas ?

– Parce que les morts sont morts, ils ne nous parlent plus.

Il a repris un peu de thé, en a bu lentement deux longues gorgées.

– Vous êtes brutale parfois.

Il a reposé sa tasse. Il restait au fond de la mienne un déchet rougeâtre qui faisait penser à du poivre écrasé.

– Il y a les choses visibles et il y a toutes les autres. Et s’il y a une seule chance pour que cette chose soit possible, alors je dois la tenter.

Il a glissé sa main dans le fond du tiroir, en a retiré un disque. Il a poussé le disque devant moi jusqu’à ce qu’il touche ma main.

– C’est l’enregistrement de leur vol. Vous écouterez… Et vous me direz.

Une part de ciel – Claudie Gallay – août 2013 (Actes Sud)

Le Passage – Justin Cronin

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Justin Cronin - Le PassageLes premières phrases

«  Avant de devenir la Fille de nulle part – Celle qui vint en marchant, la Première, la Dernière et la Seule, et qui vécut mille ans -, ce n’était qu’une petite fille appelée Amy. Amy Harper Bellafonte, née dans l’Iowa. 

A sa naissance, sa mère, Jeannette, avait dix-neuf ans. Jeannette lui donna le prénom de sa propre mère, Amy, morte quand elle était tout bébé, et pour deuxième prénom Harper, à cause de Harper Lee, la femme qui avait écrit « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », le livre préféré de Jeannette – à vrai dire, le seul livre qu’elle ait lu jusqu’au bout à l’école. Elle aurait pu l’appeler Scout, comme l’héroïne de l’histoire, parce qu’elle aurait voulu que sa petite fille devienne pareille en grandissant, forte et drôle et futée, tout ce qu’elle, Jeannette, n’avait jamais réussi à être. Mais Scout était un nom de garçon, et elle ne voulait pas que sa fille passe sa vie à s’expliquer là-dessus. »

Circonstances de lecture

Lu pendant les vacances d’été. Enfin, plutôt dévoré…

Impressions

Quand une expérience scientifique dérape, l’espèce humaine se retrouve en danger. Dans « Le Passage », Justin Cronin nous plonge dans une Amérique post-apocalyptique où les derniers êtres humains tentent de survivre jour après jour, sans grand espoir. Leur avenir pourrait bien résider dans une petite fille, Amy. Si l’histoire a du mal à démarrer, une fois le sujet posé, il est bien difficile de reposer ce roman de plus de mille pages avant d’en lire la fin ! Les personnages, nombreux, sont vite attachants. Et l’on n’a qu’un hâte : savoir comment leur aventure se termine. Ce roman de science-fiction, prenant et très bien écrit, nous fait voyager sur plusieurs époques. A lire d’une traite, avant d’entamer le Tome 2.

Un passage parmi d’autres

 A la fin des temps, quand le monde aurait perdu la mémoire, quand l’homme qu’il avait été aurait disparu comme un vaisseau qui s’éloigne, s’enfonce sous l’horizon, sa vielle vie à fond de cale ; quand le regard glacé des étoiles n’aurait plus rien à voir, quand la lune sur son orbite aurait oublié son nom et que seul demeurerait le vaste océan de faim sur lequel il flotterait à jamais – en lui, tout au fond de lui, il y aurait pourtant eu cela : une année. La montagne, le passage des saisons, et Amy. Amy, et l’an zéro.

Le Passage – Justin Cronin – 2011 (Pocket)

The Cuckoo’s Calling – Robert Galbraith

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Robert Galbraith - The Cuckoo's CallingLes premières phrases

«  The buzz in the street was like the humming of flies. Photographers stood massed behind barriers patrolled by police, their long-snouted cameras poised, their breath rising like steam. Snow fell steadily on to hats and shoulders; gloved fingers wiped lenses clear. From time to time there came outbreaks of desultory clicking, as the watchers filled the waiting time by snapping the white canvas tent in the middle of the road, the entrance to the tall red-brick apartment block behind it, and the balcony on the top floor from which the body had fallen.

Behind the tightly packed paparazzi stood white vans with enormous satellite dishes on the roofs, and journalists talking, some in foreign languages, while soundmen in headphones hovered. Between recordings, the reporters stamped their feet and warmed their hands on hot beakers of coffee from the teeming café a few streets away. To fill the time, the woolly-hatted cameramen filmed the backs of the photographers, the balcony, the tent concealing the body, then repositionned themselves for wide shots that encompassed the chaos that had exploded inside the sedate and snowy Mayfair street, with its lines of glossy black doors framed by white stone porticos and flanked by topiary shrubs. The entrance to number 18 was bounded with tape. Police officials, some of them white-clothed forensic experts, could be glimpsed in the hallway beyond. « 

Circonstances de lecture

Parce que sous le pseudo de Robert Galbraith se cache J.K. Rowling…

Impressions

Ici, rien à voir avec Harry Potter ou The Casual Vacancy… A part ce style, cette écriture propre à J.K. Rowling et que j’adore !

J.K. Rowling s’essaie au roman policier et réussit à nous tenir en haleine jusqu’aux toutes dernières pages. Son héros, un détective privé ancien soldat en Afghanistan, est attachant. Tout comme sa toute nouvelle secrétaire. Un duo que j’espère pouvoir retrouver dans d’autres aventures.

Un passage parmi d’autres

 There’s a client here for you. Shall I show him in? »

« There’s a what? »

« A client, Mr Strike. »

He looked for several seconds, trying to process the information.

« Right, OK – no, give me a couple of minutes, please, Sandra, and then show him in. »

She withdrew without comment.

Strike wasted barely a second on asking himself why he had called her Sandra, before leaping to his feet and setting about looking and smelling less like a man who had slept in his clothes. Diving under his desk into his kitbag, he seized a tube of toothpaste, and squeezed three inches into his open mouth; then he noticed that his tie was soaked in water from the sink, and that his shirt front was spattered with flecks of blood, so he ripped both off, buttons pinging off the walls and filing cabinet, dragged a clean though heavily creased shirt out of the kitbag instead and pulled it on, thick fingers fumbling. After stuffing the kitbag out of sight behind his empty filing cabinet, he hastily reseated himself and checked the inner corners of his eyes for debris, all the while pondering whether his so-called client was the real thing, and whether he would be prepared to pay actual money for detective services. Strike had come to realise, over the course of an eighteen-month spiral into financial ruin, that neither of these things could be taken for granted. He was still chasing two clients for full payment of their bills; a third had refused to disburse a penny, because Strike’s findings had not been to his taste, and given that he was sliding ever deeper into debt, and that a rent review of the area was threatening his tenancy of the central London office that he had been so pleased to secure, Strike was in no position to involve a lawyer. Rougher, cruder methods of debt collection had become a staple of his recent fantaisies; it would have given him much pleasure to watch the smuggest of his defaulters cowering in the shadow of a baseball bat.

The door opened again; Strike hastily removed his index finger from his nostril and sat up straight, trying to look bright and alert in his chair.

« Mr Strike, this is Mr Bristow. »

The prospective client followed Robin into the room. The immediate impression was favourable.

The Cuckoo’s Calling – Robert Galbraith – 2013 (sphere)

Profanes – Jeanne Benameur

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Jeanne Benameur - ProfanesLes premières phrases

«  Ils sont là, derrière la porte. Il ne faut pas que je rate mon entrée.

Maintenant que je les ai trouvés, tous les quatre, que je les ai rassemblés, il va falloir que je les réunisse. Réunir, ce n’est pas juste faire asseoir des gens dans la même pièce, un jour. C’est plus subtil. Il faut qu’entre eux se tisse quelque chose de fort.

Autour de moi, mais en dehors de moi.

Moi qui n’ai jamais eu le don de réunir qui que ce soit, ni famille ni amis. A peine mon équipe à la clinique, parce qu’ils y mettaient du leur. Je leur en savais gré. Ce n’est pas la même affaire dans une clinique, les choses se font parce que sinon c’est la vie qui part. Ce n’est pas autour de moi qu’ils étaient réunis, c’était contre la mort. Et ça, c’est fort.

Là, j’ai su tenir ma place.

J’ai quatre-vingt-dix ans. J’ai à nouveau besoin d’une équipe.

Il faut que ces quatre-là, si différents soient-ils, se tiennent. Pour mon temps à venir. Je m’embarque pour la partie  de ma vie la plus précieuse, celle où chaque instant compte, vraiment. Et j’ai décidé de ne rien lâcher, rien. « 

Circonstances de lecture

Un livre que j’ai reçu en cadeau.

Impressions

Profanes de Jeanne Benameur est un livre que l’on lit tout doucement, pour s’imprégner de chaque phrase, de chaque mot. Octave Lassale a 90 ans. Sur lui, pèse la mort de sa fille, à dix-neuf ans. Chirurgien, il a refusé de l’opérer, préférant la laisser entre les mains d’un autre chirurgien. Une décision qui pèse sur lui alors qu’il s’apprête à vivre les dernières années de sa vie. Pour faire face, il décide de s’entourer de quatre personnes. Et ainsi de se recomposer une équipe, comme du temps où il travaillait à la clinique. Chacun, avec ses forces et ses faiblesses, saura, il en est sûr, lui apporter la paix qu’il recherche depuis des années.

Jeanne Benameur trouve les mots pour parler de la douleur, de la perte, de la mort et de la vie. On en ressort rasséréné, comme apaisé par ce qui nous attend tous.

Un passage parmi d’autres

 Elle murmure J’avais vu les livres de poèmes dans votre cabinet, en bas, le jour du premier entretien.

Il sourit. Ainsi chacun observe l’autre et on ne sait jamais ce qui de nous sera retenu, à notre insu.

Elle ajoute Ça m’avait rassurée.

Le vieil homme poursuit Moi aussi, ça me rassure. Quand je n’ai plus de refuge, je vais dans les mots. J’ai toujours trouvé un abri, là. Un abri creusé par d’autres, que je ne connaîtrai jamais et qui ont œuvré pour d’autres qu’ils ne connaîtront jamais. C’est rassurant, de penser ça. C’est peut-être la seule chose qui me rassure vraiment.

Et Béatrice ose livrer encore. Moi je danse, quand je ne trouve plus de refuge. La nuit, surtout. Depuis toute petite, je danse. Quand je lance tout mon corps dans l’espace, je ferme les yeux, je ne sais plus ce que font mes bras mes jambes, ça n’a plus d’importance. Il y a des chiffres dans ma tête. Rien que des chiffres qui rythment. Et les mouvements qui m’emportent. Plus rien que mon corps et l’espace. Plus rien d’autre.

Octave écoute. Ainsi, à chaque fois, qu’il a entendu ses pas marteler le parquet, elle tentait de chasser la peur. Il ferme les yeux. Qu’est-ce qu’on sait des gens, même sous son propre toit?

Profanes – Jeanne Benameur – 2013 (Actes Sud)

Quels livres emporterez-vous dans votre valise cet été ?

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Le Nom du Vent – Patrick Rothfuss

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Les premières phrases

Patrick Rothfuss - Le Nom du Vent«  C’était de nouveau la nuit. L’auberge de la Pierre levée était envahie par le silence, un silence en trois parts.

Le premier était un calme en creux, l’écho de choses absentes. S’il y avait eu du vent, il aurait soupiré en passant entre les arbres, fait grincer la chaîne de l’enseigne et chassé le silence sur la route comme un tas de feuilles mortes. S’il y avait eu une foule de clients, même une poignée seulement, attablés dans la salle de l’auberge, ils auraient rempli le silence de leurs conversations et de leurs rires, du vacarme et des clameurs que l’on s’attend à trouver dans un débit de boissons à une heure avancée de la nuit. En fait, il n’y avait rien de tout cela et seul le silence demeurait.

A l’intérieur de l’auberge, deux hommes étaient installés à un bout du comptoir. Ils buvaient avec une tranquille détermination, évitant de discuter de nouvelles inquiétantes. Ainsi, ils ajoutaient un petit silence maussade au premier, celui qui était plus vaste, celui qui était creux, combinant avec une lui une sorte d’alliage, un genre d’harmonie.

Le troisième silence n’était pas facile à remarquer. Si vous aviez tendu l’oreille pendant une heure, vous auriez pu commencer à déceler sa présence dans les lattes du plancher sous vos pieds, dans le bois rugueux des barils disposés derrière le comptoir. Il était dans le poids des pierres noircies du foyer, qui retenaient encore la chaleur d’un feu depuis longtemps éteint. Il était dans le va-et-vient du chiffon de lin blanc qui passait et repassait sur le bois du comptoir. Et il était entre les mains de l’homme qui se tenait là, astiquant la planche d’acajou qui luisait déjà sous la lampe.

L’homme avait des cheveux d’un roux violent, d’un rouge de flamme. Le regard sombre et lointain, il se déplaçait avec l’assurance tranquille de celui qui sait beaucoup de choses. « 

Circonstances de lecture

J’en avais lu beaucoup de bien, et je n’ai pas été déçue.

Impressions

Il est souvent difficile de trouver un roman de fantasy bien écrit. Le Nom du Vent fait partie de ceux-là. Patrick Rothfuss écrit avec justesse, comme un conteur que l’on écouterait au coin du feu. Son héros, Kvothe, un aubergiste à l’apparence tranquille, nous raconte son histoire, celle d’un jeune prodige au destin peu ordinaire, animé par un esprit de vengeance qui le conduira sur les pas des Chandrians, ces êtres maléfiques dont quasiment personne n’ose évoquer le nom de peur de disparaître… A peine le 1er Tome terminé, on ne peut s’empêcher de se plonger aussitôt dans le second volume !

Un passage parmi d’autres

 – D’une certaine manière, tout a commencé lorsque je l’ai entendue chanter. Sa voix se mêlait à la mienne, en harmonie. Sa voix semblait le portrait de son âme : farouche comme le feu, tranchante comme des éclats de verre, fraîche et suave comme le trèfle.

Kvothe secoua la tête.

– Non. Tout a commencé à l’Université. J’y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires. La magie de Taborlin le Grand. Je voulais apprendre le nom du vent. Je voulais le feu et les éclairs. Je voulais les réponses à des milliers de questions et aussi avoir accès à leurs archives. Mais ce que j’ai trouvé à l’Université fut loin de répondre à mes attentes et j’en ai été consterné.

Mais j’imagine que le vrai commencement découle de ce qui m’a conduit à l’Université. Des feux inexplicables au crépuscule. Un homme aux yeux de glace au fond d’un puits. L’odeur du sang et de cheveux brûlés. Le Chandrian. Oui, je crois que c’est à partir de là que tout commence. A bien des égards, c’est l’histoire du Chandrian.

Kvothe secoua la tête, comme pour se libérer de sombres pensées.

– Je suppose cependant que je dois remonter encore plus loin. Si cela doit être une relation de mes faits et gestes, je peux bien y consacrer un peu de temps. Cela vaudrait la peine que les souvenirs que l’on garde de moi comportent quelque vérité, à défaut de flatteries.

Mais qu’aurait dit mon père, s’il m’avait entendu raconter une histoire de cette façon ? « Commence par le commencement ! » Fort bien. Puisque nous sommes censés raconter une histoire, faisons-le dans les règles.

Kvothe se pencha en avant dans son fauteuil.

– Au commencement, pour autant que je sache, le monde fut créé à partir du vide sans nom par Aleph, celui qui donna un nom à toute chose. Ou bien, selon les versions, celui qui découvrit les noms qu’avaient déjà les choses.

Le Nom du Vent – Patrick Rothfuss – avril 2009 (Bragelonne)

Anima – Wajdi Mouawad

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Les premières phrases

Wajdi Mouawad - Anima«  Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir.

Lâchant le sac plastique jaune, le matin même elle lui avait dit de sa voix enjouée Tu achèteras du thon car le-thon-c’est-bon, il comprenait qu’elle était morte puisqu’elle avait les yeux ouverts, le regard fixe et tenait, entre ses mains, sa blessure, le couteau planté là dans son sexe.

Otez la terre dessus ma tête, voulut-il hurler, comme au jour ancien où des hommes l’avaient enterré vivant. Il ne faut pas que je pleure, s’était-il répété, si je pleure, si je crie, ils recommenceront, me sortiront, me tueront et me remettront dedans. Et là encore, debout au milieu du corridor de l’entrée, perdant la mesure du temps, il n’a pas bougé, n’a pas respiré, de peur que cela ne recommence, qu’elle ne meure de nouveau, ce qui était absurde enfin puisqu’elle était morte de toute évidence, les mains agrippées à la lame, bouquet de fleurs sur son ventre cassé. Sans doute avait-elle tenté de retirer le couteau durant son agonie, je l’ignore, mais si tel était le cas, elle a dû mourir avant, l’effort exigeant trop de sang. Il a imaginé, j’en suis sûr, les derniers battements de son coeur, poisson-chat au milieu de la poitrine, abandonné à lui-même, entraîné vers les profondeurs. Il a imaginé, j’en suis sûr, son sang courir une dernière fois, fuite effrénée, aveugle, à travers le dédale de ses veines pour jaillir comme un éclat de rire par la blessure ouverte, son sexe, où le couteau avait été planté puis replanté puis replanté et replanté encore. « 

Circonstances de lecture

Coup de cœur de mon libraire, je l’ai acheté sans trop savoir à quoi m’attendre.

Impressions

Anima est un livre choc, un livre coup de poing, mélange de poésie et d’une extrême violence. Le héros, Wahhch Debch, découvre sa femme atrocement assassinée dans son salon. Il n’a plus alors qu’une obsession : retrouver son meurtrier, pour être sûr que ce n’est pas lui-même qui l’a tuée ! Commence alors un road movie à la poursuite du meurtrier mais aussi de son passé, du Canada au Nouveau Mexique en passant par les Etats-Unis et le Liban.

Et, parce que Wahhch ne trouve sans doute plus les mots pour exprimer sa souffrance, ce sont des animaux croisés le long de son périple qui vont raconter son histoire. Du chat domestique découvrant son maître agenouillé près de sa maîtresse morte, aux papillons, araignées, serpents, oiseaux, chevaux jusqu’à un chien terrifiant et magnifique. En choisissant de montrer la bestialité de l’être humain à travers les yeux des bêtes, Wajdi Mouawad réussit un superbe roman, dont on ressort remué par l’écriture emplie de poésie et la violence des mots et de l’histoire.

Un passage parmi d’autres

 Il m’a parlé du malheur qui fond parfois sur les humains et de la douleur engendrée par la permanence de la mémoire que rien n’efface, sauf la mort. Il a levé la tête et m’a indiqué l’étoile qui se tient fixe à la verticale du pôle et autour de laquelle tournent sans fin les constellations du ciel. « Aigle, Cygne, Ours, Dragon et Cheval. Tu la vois ? C’est l’étoile du Nord. Ainsi, malheurs, bonheurs, pertes et joies tournent pareillement autour de nos vies, et si aujourd’hui tu es malheureux, demain tu seras de nouveau heureux. Cette vérité si simple, si pure, je la connais depuis toujours et pourtant je ne sais plus ce qu’elle signifie, elle n’est plus que mots, que lettres accolées sans plus de sens, cendre, farine dans ma bouche. La parole s’effrite, elle s’effrite comme ces villes qui passent et défilent sous nos yeux : où sont-elles à présent ? Et moi, je suis ce wagon sans murs, ni plafond, ni marchandises, à la merci du vent, poussé, tracté par une locomotive dont je ne connais ni la destination ni le chauffeur. Mais tant pis. Je n’ai plus rien à craindre. J’irai jusqu’au bout des rails même si le brouillard me semble d’une épaisseur infinie. » Il a refermé les yeux, il s’est blotti contre moi et, malgré le vacarme de cet attelage qui nous entraînait, malgré l’agitation qui ravageait mon esprit, il a essayé de s’endormir.

Anima – Wajdi Mouawad – 2012 (Actes Sud – Leméac)