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Archives de Catégorie: Romans étrangers

Au lieu-dit Noir-Etang… – Thomas H. Cook

27 dimanche Avr 2014

Posted by Aurélie in Policiers / Thrillers, Romans étrangers

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Au lieu-dit Noir-Etang, Critique de livre, Points, roman, Thomas H. Cook

Thomas H. Cook - Au lieu-dit Noir-Etang...Les premières phrases

«  Mon père avait une phrase préférée. Il l’avait empruntée à Milton, et aimait la citer aux garçons de Chatham School. Planté devant eux le jour de la rentrée des classes, les mains bien enfoncées dans les poches de son pantalon, il ménageait un silence, leur faisant face, l’air grave. « Prenez garde à vos actes, déclamait-il alors, car le mal contre lui-même se retourne. » Il ne pouvait imaginer à quel point la suite des événements le contredirait, ni à quel point j’en aurais éminemment conscience.

Parfois, en ces tristes journées d’hiver si fréquentes en Nouvelle-Angleterre où le vent malmène autant les arbres que les arbustes, où la pluie tambourine contre les toits et les vitres, je me sens de nouveau happé par l’univers de mon père, par ma jeunesse, par la petite ville qu’il aimait tant et où je vis toujours. Je regarde par la fenêtre de mon bureau et je revois la grand-rue de Chatham telle qu’elle était alors : une poignée de petits commerces, un cortège fantomatique d’automobiles aux phares montés sur des pare-chocs inclinés. Dans mon esprit, les morts retrouvent la vie, reprennent leur enveloppe charnelle. Je vois Mme Albertson livrer son panier de palourdes au marché Kessler, M. Lawrence faire des embardées avec le scooter des neiges qu’il a construit de ses propres mains, des skis à l’avant, deux parties des chenilles d’un tank de la Première Guerre mondiale à l’arrière, le tout accroché au châssis cabossé d’un vieux roadster. En passant, il me fait signe, agitant sa main gantée dans l’air intemporel.

Me présentant une nouvelle fois sur le seuil de mon passé, je retrouve mes quinze ans, tous mes cheveux et une peau dépourvue de taches de vieillesse, le ciel loin de moi et l’enfer de mes préoccupations. Je pressens même que, par essence, la vie a du bon.

Puis, de but en blanc, je repense à elle. Pas à la jeune femme que j’ai connue il y a si longtemps, mais à la petite fille qui contemple au loin la mer d’un bleu étincelant, son père, à côté d’elle, lui disant ce que tous les pères disent depuis toujours à leurs enfants : que l’avenir leur tend les bras, que c’est un pré d’herbe tendre qui n’abrite aucune sombre forêt. Je la revois dans son cottage, ce jour-là, je réentends sa voix, ses paroles tintent encore à mon oreille, distantes clochettes, porteuses de la foi qu’elle eut brièvement en la vie. »

Circonstances de lecture

Une brusque envie de découvrir ce qui se cache derrière la couverture de ce roman noir…

Impressions

« Au lieu-dit Noir-Etang… » est à la fois un roman d’amour et un roman policier, noir et prenant. Vieux à présent, Henry se rappelle l’année de ses 15 ans, en 1926. Et la fascination qu’il porte à Mlle Channing, le nouveau professeur de dessin de Chatham School, l’école que dirige son père. Du haut de ses 15 ans, il observe les liens qui se nouent entre cette jeune femme à l’esprit libre et un autre professeur, marié et père de famille. L’histoire dont il est témoin le fascine. L’atmosphère du roman est oppressant, à l’image de ce lieu, Noir-Etang, séparant la maison des deux professeurs.

Un passage parmi d’autres

 – Et vous ? Qu’avez-vous fait pendant mon absence ?

– Je suis restée ici. J’ai lu, la plupart du temps.

M. Reed prit une courte inspiration.

– Dites-moi, Elizabeth… vous arrive-t-il parfois de penser que vous vivez uniquement dans votre tête ?

Elle haussa les épaules.

– Serait-ce un si mauvais endroit ? répliqua-t-elle.

M. Reed sourit, l’air grave.

– Tout dépend de la tête de qui, je suppose.

– Oui, c’est sûr, dit Mlle Channing.

Il y eut un bref temps mort avant que M. Reed n’ajoute :

– Le bateau sera achevé pour l’été.

Mlle Channing, sans rien dire, porta sa tasse à ses lèvres en regardant M. Reed dans les yeux.

– Ensuite, reprit-il, il sera possible…

Il se tut, comme pour se rappeler à la prudence et ne pas parler sans réfléchir, mais poursuivit :

– … possible d’aller n’importe où, je suppose.

Mlle Channing plaça sa tasse sur ses genoux.

– Où aimeriez-vous aller, Leland ?

M. Reed la regardait attentivement.

– Dans les endroits où vous êtes déjà allée, je suppose.

Ils se regardèrent un bref instant en silence, mais avec une telle intensité et une telle attirance que la petite distance qui les séparait semblait plus qu’ils ne pouvaient supporter. Ce fut en cet instant que je mesurai pour la première fois la profondeur de ce qu’ils en étaient venus à éprouver l’un pour l’autre.

Au lieu-dit Noir-Etang… – Thomas H. Cook (Points Roman noir)

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Le chardonneret – Donna Tartt

16 dimanche Mar 2014

Posted by Aurélie in Romans étrangers

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Critique de livre, Donna Tartt, feux croisés, Le chardonneret, Plon, roman

Donna Tartt - Le chardonneretLes premières phrases

«  J’étais encore à Amsterdam lorsque j’ai rêvé de ma mère pour la première fois depuis des années. J’étais enfermé dans ma chambre d’hôtel depuis plus d’une semaine, craignant de téléphoner à quiconque ou même de sortir ; mon cœur s’emballait et s’agitait aux bruits les plus innocents : la sonnette de l’ascenseur, le cliquetis du chariot de minibar, jusqu’aux cloches des églises, la Westertoren, le Krijtberg, sonnant les heures, le liséré sombre de leurs résonances métalliques, incrusté d’une sinistre prophétie digne d’un conte de fées. Pendant la journée, je restais assis au pied du lit et me forçais à décrypter les informations en néerlandais à la télévision (effort voué à l’échec puisque je ne connaissais pas un traître mot de cette langue), et, quand j’abandonnais, je m’asseyais près de la fenêtre et fixais le canal, mon pardessus en poil de chameau jeté sur les épaules – j’avais quitté New York à la hâte et les vêtements que j’avais emportés n’étaient pas assez chauds, même à l’intérieur.

Au-dehors tout n’était qu’effervescentes réjouissances. C’était la période de Noël et des lumières clignotaient sur les ponts du canal le soir ; des damen et des herren aux joues rouges roulaient en ferraillant sur les pavés, leurs écharpes volant dans le vent glacial, des sapins arrimés sur le porte-bagages de leurs vélos. L’après-midi, un orchestre amateur jouait des chants de Noël qui flottaient, minuscules et fragiles, dans l’air hivernal.

Les plateaux chaotiques du service en chambre ; trop de cigarettes ; la vodka tiède du duty free. Durant ces journées agitées et confinées, j’en suis venu à connaître le moindre centimètre de la chambre, tout comme un prisonnier en vient à connaître sa cellule. »

Circonstances de lecture

J’ai eu très envie de me plonger dans ce pavé.

Impressions

Première lecture de cet auteur… et ce ne sera pas la dernière ! Dès les premières pages, j’ai été happée par l’écriture de Donna Tartt et par l’histoire de ce petit garçon sur lequel le sort s’acharne.

Théo voit sa vie basculer le jour où sa mère disparaît dans un événement tragique. Il se retrouve alors presque malgré lui en possession d’un tableau d’une valeur inestimable, « Le Chardonneret » du peintre Carel Fabritius. Incapable de s’en séparer malgré la peur de se faire arrêter, Théo voit sa vie irrémédiablement liée à celle du tableau. Certes, ce livre est long (près de 800 pages, oui !), mais croyez moi, on ne se lasse pas de ce pavé ! Une très belle histoire. Une très belle plume.

Un passage parmi d’autres

 Les événements auraient mieux tourné si elle était restée en vie. En fait, elle est morte quand j’étais enfant ; et bien que tout ce qui m’est arrivé depuis lors soit ma faute, à moi seul, toujours est-il que, lorsque je l’ai perdue, j’ai perdu tout repère qui aurait pu me conduire vers un endroit plus heureux, vers une vie moins solitaire ou plus agréable.

Sa mort est la ligne de démarcation entre avant et après. Et même si c’est triste à admettre après tant d’années, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait autant donné le sentiment d’être aimé. En sa présence, tout prenait vie ; elle projetait autour d’elle une lumière théâtrale enchantée, si bien qu’à travers ses yeux le monde se parait de couleurs éclatantes – je me souviens, quelques semaines avant sa mort, d’un dîner tardif avec elle dans un restaurant italien de Greenwich Village, et comment elle avait agrippé ma manche alors qu’elle contemplait le spectacle presque douloureusement beau d’un gâteau d’anniversaire hérissé de bougies traversant la salle et dont les flammes tremblotantes formaient un cercle lumineux, flottant sur le plafond sombre, puis le gâteau resplendissant avait été déposé au milieu du cercle de famille et le visage d’une vieille dame était devenu béat tandis que des sourires jaillissaient tout autour d’elle et que les serveurs reculaient, les mains dans le dos – un repas d’anniversaire ordinaire comme on peut en voir dans n’importe quel restaurant familial de Manhattan, et je suis sûr que je ne m’en souviendrais même pas si elle n’était pas décédée si peu de temps après, ce qui fait que j’y ai repensé encore et encore après sa mort, et que j’y repenserai sans doute toute ma vie : ce cercle éclairé par les bougies, tableau vivant du bonheur quotidien et ordinaire qui s’est envolé quand je l’ai perdue.

Le chardonneret – Donna Tartt – 2013 (Plon – feux croisés)

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Le monde de Charlie – Stephen Chbosky

08 samedi Fév 2014

Posted by Aurélie in Romans étrangers

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Critique de livre, Editions Sarbacane, Le monde de Charlie, Pas raccord, roman, Stephen Chbosky

Stephen Chbosky - Le monde de CharlieLes premières phrases

«  Si c’est à toi que j’écris, c’est à cause de cette fille, qui a dit que tu savais écouter et comprendre, et aussi que t’avais pas essayé de coucher avec quelqu’un pendant la fête (alors que t’aurais très bien pu). Cherche pas à savoir qui c’est, la fille, sinon tu pourrais deviner qui je suis et j’en ai franchement pas envie. Je ne veux pas que tu me retrouves, c’est pour ça que j’ai décidé de pas donner leur vrai nom aux gens. C’est aussi pour ça que j’écrirai pas mon adresse au dos de l’enveloppe. Surtout, n’y vois rien de mal.

J’ai juste besoin de savoir que quelqu’un m’écoute et me comprend, une personne qu’essaye pas de coucher (alors que t’aurais très bien pu). J’ai besoin de savoir que ça existe, les gens comme toi.

Je me dis que toi, au moins, tu comprendras ; que toi, tu sais ce que vivre veut dire. En tout cas, j’espère que c’est vrai, vu que les autres comptent sur toi, question courage et amitié (c’est ce que j’ai entendu dire). C’est pas plus compliqué que ça.

Bref, voilà ma vie. Il faut d’abord que tu saches que je suis à la fois triste et heureux, et que j’ai toujours pas compris comment ça se fait. « 

Circonstances de lecture

J’ai acheté ce livre après avoir vu son adaptation au cinéma. Un très beau film réalisé par l’auteur lui-même.

Impressions

L’adolescence, c’est un passage obligé qui n’a rien de facile. Encore moins pour Charlie, ado à part qui vient de perdre son meilleur ami et qui se retrouve seul à affronter sa rentrée au lycée. Pas vraiment sociable, Charlie vit dans son monde. Son professeur de littérature le remarque et le prend sous son aile. Tout comme Sam et Patrick, deux étudiants de dernière année qui lui font découvrir la joie de faire enfin partie d’un groupe et d’être accepté pour ce qu’il est.

Un très joli roman plein de sensibilité. Stephen Chbosky y parle à merveille de l’adolescence, mais aussi de la différence. A lire et à voir !

Un passage parmi d’autres

 Ce soir-là, Sam et Patrick m’ont emmené à la fête en voiture, et j’étais assis entre eux dans le pick-up de Sam. (Elle adore son pick-up, je crois que ça lui rappelle son père.) Quand Sam a dit à Patrick de chercher une station de radio, c’est là que je l’ai eue, cette sensation. Patrick arrêtait pas de tomber sur des pubs. Et encore des pubs. Et une chanson super nulle qui disait sans arrêt « baby ». Et encore des pubs. Et puis, il a fini par tomber sur une chanson fantastique qui parlait d’un garçon, et on n’a plus rien dit.

Sam battait la mesure sur le volant. Patrick avait sorti sa main par la fenêtre et la faisait onduler. Et moi, j’étais juste assis entre eux. A la fin de la chanson, j’ai dit quelque chose :

– Je me sens éternel.

Et Sam et Patrick m’ont regardé comme si j’avais dit le truc le plus génial qu’ils avaient jamais entendu. Parce que la chanson était trop super et qu’on l’avait vraiment bien écoutée. On venait de vivre à fond ces cinq minutes, et on se sentait jeunes, dans le bon sens du terme. J’ai acheté le disque depuis, et je pourrais te donner son titre, mais très franchement, c’est pas pareil de l’écouter comme ça, sauf si on est en route pour sa première vraie fête, assis dans un pick-up entre deux personnes sympas et qu’il se met à pleuvoir.

On est arrivés chez le copain, et Patrick a frappé son fameux « coup secret » sur la porte. (Sans le son, c’est difficile à décrire.) La porte s’est entrouverte, un type aux cheveux crépus a passé la tête.

– Patrick alias Patty alias rien du tout ?

– Bob.

La porte s’est ouverte en grand et Bob a serré son vieux copain Patrick dans ses bras. Ensuite, Bob et Sam ont fait pareil. Et puis, Sam a parlé :

– Voici notre ami Charlie.

Le monde de Charlie – Stephen Chbosky – 2008 (Éditions Sarbacane)

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Mon épouse américaine – Ruth Ozeki

08 mercredi Jan 2014

Posted by Aurélie in Romans étrangers

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Critique de livre, Mon épouse américaine, Pocket, roman, Ruth Ozeki

Les premières phrasesRuth Ozeki - Mon épouse américaine

«  L’Épouse américaine est assise sur le sol devant la cheminée. La lumière vacillante des bûches électriques se reflète sur la peau luisante de sueur de son large visage pâle. Les jambes repliées sous elle, les lèvres serrées, les doigts de pied jouant nerveusement avec les longues mèches du tapis tout neuf, appuyée sur un bras, elle reste parfaitement immobile. Son mari lui fait face, la bouche crispée, à quelques centimètres de son visage. Ils attendent.

– Takagi !

– Hai !

– Chotto… Peux-tu demander à l’épouse de ne pas fixer son mari comme ça ! Son regard me donne la chair de poule… Ce n’est pas romantique du tout.

– Hai… Excusez-moi, madame Flowers…?

Sans tourner la tête, L’Épouse américaine me jette un regard en biais.

– Le metteur en scène, M. Oda, se demandait si vous pouviez fermer les yeux quand votre mari se penche pour vous embrasser ?

– D’accord, marmonne Suzie Flowers.

Ses mâchoires restent fixes, mais elle ne peut s’empêcher d’acquiescer légèrement de la tête.

Le cameraman, l’œil vissé à la caméra, gronde d’exaspération.

– Tagaki, dis-lui de ne pas BOUGER ! lance-t-il.

– Je suis désolée, madame Flowers, mais je dois vous prier une fois de plus de ne pas bouger la tête…

– Muri desu yo, dit le cameraman à Oda. C’est impossible. On ne peut pas s’approcher plus que ça. Sa peau est marbrée et elle brille. Elle est immonde.

– Tagaki !

– Hai !

– Demande-lui si elle a un fond de teint qui pourrait couvrir son horrible peau !

– Euh… Madame Flowers ? M. Oda voudrait savoir si vous avez du fond de teint quelque part ? Nous avons un petit problème avec la caméra… C’est juste pour le gros plan. »

Circonstances de lecture

J’avais adoré le dernier livre de Ruth Ozeki, « En même temps, toute la terre et tout le ciel« . J’ai réussi à dénicher ce précédent roman en occasion (il n’est malheureusement plus disponible en librairie).

Impressions

« Mon épouse américaine », c’est à la fois le titre du livre de Ruth Ozeki, mais aussi le titre des documentaires que tourne l’une des héroïnes de ce roman, Jane Takagi-Little. Une femme entre deux cultures (sa mère est japonaise, son père américain), et entre deux professions (le journalisme et la communication). Chargée de réaliser des documentaires aux USA pour donner aux femmes japonaises l’envie de cuisiner de la viande à leur famille, Jane est rapidement confrontée aux exigences de son sponsor (une marque américaine de viande), et aux process industriels aberrants de l’industrie bovine. En parallèle, on assiste à l’impact de ces documentaires sur la vie d’une jeune femme japonaise, Akiko.

Ce livre à la fois drôle et troublant nous fait sillonner les routes américaines. Avec à la clé une réflexion sur l’industrie bovine, les hormones, le choc des cultures, l’écologie… mais aussi l’amour et le désir de devenir mère. Attention : vous ne regarderez plus la viande de la même façon après cette lecture !

Un passage parmi d’autres

 « Le message, c’est la viande. Chaque épisode hebdomadaire d’une demi-heure de « Mon Épouse américaine ! » doit culminer dans la célébration d’une pièce de viande précise, magnifiée, mise en scène pour apparaître dans toute sa splendeur. C’est la viande (et non la femme) qui est la vedette de ce programme ! Bien sûr, « la Femme de la Semaine » est importante, elle aussi. Elle doit être séduisante, appétissante et très américaine. Elle est la viande faite femme : ample, robuste, mais tendre et facile à digérer. A travers elle, les femmes japonaises doivent percevoir les notions de chaleur, de convivialité et de confort qui sous-tendent les valeurs traditionnelles de l’Amérique rurale, symbolisées par la viande rouge. »

Je m’arrêtai et me relus avec une certaine satisfaction. C’était la note d’intention du nouveau programme de Kato, une traduction plus ou moins fidèle du texte japonais qu’il m’avait dicté au téléphone. C’était peut-être un peu excessif, mais cela me plaisait. Cela ferait l’affaire. Je le faxai à Tokyo et allai m’écrouler dans mon lit. Alors que je réfléchissais à ce nouveau projet en frissonnant, pelotonnée sous mes couvertures, je n’aurais jamais imaginé que ce petit texte allait se révéler très lucratif et qu’il allait inaugurer une nouvelle ère, qui durerait plus d’une année et pendant laquelle je travaillerais et mangerais de la viande.

L’année des viandes. Elle a changé ma vie. Vous savez quand quelque chose fait basculer votre vie et qu’ensuite, plus rien n’est pareil ?

Mon épouse américaine – Ruth Ozeki – 1999 (Pocket)

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Doctor Sleep – Stephen King

03 vendredi Jan 2014

Posted by Aurélie in En VO, Romans étrangers

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Critique de livre, Doctor Sleep, Hodder & Stoughton, roman, Stephen King, The Shining

Stephen King - Doctor SleepLes premières phrases

«  On the second day of December in a year when a Georgia peanut farmer was doing business in the White House, one of Colorado’s great resort hotels burned to the ground. The Overlook was declared a total loss. After an investigation, the fire marshal of Jicarilla County ruled the cause had been a defective boiler. The hotel was closed for the winter when the accident occurred, and only four people were present. Three survived. The hotel’s off-season caretaker, John Torrance, was killed during an unsuccessful (and heroic) effort to dump the boiler’s steam pressure, which had mounted to disastrously high levels due to an inoperative relief valve.

Two of the survivors were the caretaker’s wife and young son. The third was the Overlook’s chef, Richard Hallorann, who had left his seasonal job in Florida and come to check on the Torrances because of what he called « a powerful hunch » that the family was in trouble. Both surviving adults were quite badly injured in the explosion. Only the child was unhurt.

Physically, at least. »

Circonstances de lecture

Acheté à Londres chez Hatchards. Parce que c’est la suite de « The Shining » !

Impressions

C’est avec plaisir que l’on retrouve le petit garçon de « The Shining », devenu adulte. Succombera-t-il aux mêmes maux que son père, à commencer par son problème d’alcoolisme ? Parviendra-t-il à vivre avec son don ? Et qu’arrivera-t-il lorsqu’il rencontrera une petite fille encore plus douée que lui ? « Doctor Sleep » n’est pas aussi angoissant que « The Shining ». C’est plutôt un roman fantastique où le mal n’est jamais bien loin…  Une bonne suite cependant, qui se lit d’une traite.

Un passage parmi d’autres

 Two years later, on the day before the Thanksgiving break, halfway up a deserted stairwell in Alafia Elementary, Horace Derwent appeared to Danny Torrance. There was confetti on the shoulders of his suit. A little black mask hung from one decaying hand. He reeked of the grave. « Great party, isn’t it? » he asked.

Danny turned and walked away, very quickly.

When school was over, he called Dick long-distance at the restaurant where Dick worked in Key West. « Another one of the Overlook People found me. How many boxes can I have, Dick? In my head, I mean. »

Dick chuckled. « As many as you need, honey. That’s the beauty of the shining. You think my Black Grampa’s the only one I ever had to lock away? »

« Do they die in there? »

This time there was no chuckle. This time there was a coldness in Dick’s voice the boy had never heard before. « Do you care? »

Danny didn’t.

When the onetime owner of the Overlook showed up again shortly after New Year’s – this time in Danny’s bedroom closet – Danny was ready. He went into the closet and closed the door. Shortly afterward, a second mental lockbox went up on the high mental shelf beside the one that held Mrs Massey. There was more pounding, and some inventive cursing that Danny saved for his own later use. Pretty soon it stopped. There was silence from the Derwent lockbox as well as the Massey lockbox. Whether or not they were alive (in their undead fashion) no longer mattered.

What mattered was they were never getting out. He was safe.

That was what he thought then. Of course, he also thought he would never take a drink, not after seeing what it had done to his father.

Sometimes we just get it wrong.

Doctor Sleep – Stephen King – 2013 (Hodder & Stoughton)

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Silo – Hugh Howey

12 jeudi Déc 2013

Posted by Aurélie in Romans étrangers, SF

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Actes Sud, Critique de livre, Hugh Howey, roman, science fiction, Silo

Hugh Howey - SiloLes premières phrases

«  Les enfants jouaient pendant qu’Holston montait vers sa mort ; il les entendait crier comme seuls crient les enfants heureux. Alors que leurs courses folles tonnaient au-dessus de lui, Holston prenait son temps, et chacun de ses pas se faisait pesant, méthodique, tandis qu’il tournait et tournait dans le colimaçon, ses vieilles bottes sonnant contre les marches.

Les marches, comme  les bottes de son père, présentaient des signes d’usure. La peinture n’y tenait que par maigres écailles, surtout dans les coins et sur l’envers, où elle était hors d’atteinte. Le va-et-vient ailleurs dans l’escalier faisait frémir de petits nuages de poussière. Holston sentait les vibrations dans la rampe luisante, polie jusqu’au métal. Ça l’avait toujours ébahi : comment des siècles de paumes nues et de semelles traînantes pouvaient éroder l’acier massif. Une molécule après l’autre, supposait-il. Peut-être que chaque vie en effaçait une couche pendant que le silo, lui, effaçait cette vie.

Foulée par des générations, chaque marche était légèrement incurvée, son rebord émoussé comme une lèvre boudeuse. Au milieu, il ne restait presque aucune trace de ces petits losanges dont la surface tirait jadis son adhérence. L’absence s’en déduisait seulement du motif visible de chaque côté, où de petites bosses pyramidales, aux arêtes vives et écaillées de peinture, se découpaient sur l’acier.

Holston levait sa veille botte vers une vieille marche, appuyait sur sa jambe et recommençait. Il se perdait dans la contemplation de ce que les années sans nombre avaient fait, cette ablation des molécules et des vies, ces couches et ces couches réduites à l’état de fine poussière. Et il se dit, une fois de plus, que ni les vies ni les escaliers n’étaient faits pour ce genre d’existence. L’espace resserré de cette longue spirale, qui se déroulait dans le silo enterré comme une paille dans un verre, n’avait pas été conçu pour pareil traitement. Comme tant de choses dans leur gîtes cylindrique, il semblait obéir à d’autres fins, répondre à des fonctions depuis longtemps oubliées. Ce qui servait aujourd’hui de voie de communication à des milliers de personnes, dont les montées et descentes quotidiennes se répétaient par cycles, Holston le trouvait plus propre à servir en cas d’urgence et à quelques dizaines de personnes seulement.

Il franchit un palier supplémentaire – un camembert de dortoirs. Alors qu’il gravissait les quelques étages qui restaient, pour sa toute dernière ascension, les bruits de joies enfantines se mirent à pleuvoir plus fort au-dessus de lui. C’était le rire de la jeunesse, d’êtres qui ne s’interrogeaient pas encore sur l’endroit où ils grandissaient, ne sentaient pas encore la terre presser de tous côtés, ne se sentaient pas le moins du monde enterrés, mais en vie. En vie et inusés, ils faisaient ruisseler leurs trilles heureux dans la cage d’escalier, des trilles qui s’accordaient mal aux actions d’Holston, à sa décision, à sa détermination à sortir.  « 

Circonstances de lecture

Quand j’ai vu qu’Actes Sud se lançait dans la science-fiction, je n’ai pas hésité à acheter ce premier roman !

Impressions

Silo de Hugh Howey est un très bon roman de science-fiction. Bien écrit, bien construit, Silo se lit très vite tant le suspens est savamment distillé tout au long de ses 558 pages. Un homme, Holston, le shérif d’un mystérieux lieu souterrain (le silo), s’apprête à mourir. Il veut sortir du silo. Or, ce qui l’attend dehors, c’est une mort certaine : l’air extérieur est irrespirable. Mais avant de mourir, il devra nettoyer les caméras permettant aux hommes et femmes du silo d’apercevoir le paysage dévasté du monde extérieur. Qu’y a-t-il dehors ? Pourquoi les hommes sont-ils obligés de vivre sous terre ? Les images du dehors sont-elles vraiment réelles ? Que s’est-il passé pour que l’humanité en arrive là? Surtout, pourquoi est-il interdit de parler du passé ? Pourquoi est-il interdit d’espérer ?

Vivement la suite !

Un passage parmi d’autres

 La vue projetée dans la cellule n’était pas aussi floue que celle de la cafétéria et Holston passa son dernier jour dans le silo à considérer cette énigme. La caméra était-elle à l’abri du vent toxique, de ce côté ? Est-ce que chaque nettoyeur, condamné à mort, mettait davantage de soin à préserver la vue qui avait accompagné ses derniers instants ? Ou cet effort supplémentaire était-il un cadeau fait au prochain nettoyeur, qui lui aussi passerait son dernier jour dans cette cellule ?

Holston préférait la dernière explication. Elle lui faisait penser à sa femme avec nostalgie. Elle lui rappelait pourquoi il était là, du mauvais côté des barreaux, de son plein gré.

Alors que ses pensées se portaient vers Allison, il s’assit et fixa le monde mort que des peuples anciens avaient laissé. Ce n’était pas la meilleure vue sur le paysage qui environnait leur bunker enterré, mais ce n’était pas non plus la pire. Au loin, des collines basses, onduleuses, mettaient une jolie touche de brun, comme du jus de café contenant juste ce qu’il faut de lait de cochon. Le ciel, au-dessus des collines, était du même gris terne que celui de son enfance, et de l’enfance de son père, et de celle de son grand-père. Le seul trait mouvant du paysage, c’étaient les nuages. Ils planaient pleins et sombres au-dessus des collines. Ils erraient, libres, comme les bêtes en troupeau des albums illustrés.

La vue du monde mort occupait tout le mur de sa cellule, comme elle occupait tous ceux du dernier étage du silo, chacun présentant une partie différente des terres désolées et floues, toujours plus floues, qui s’étendaient dehors. Le petit morceau de monde d’Holston partait du bout de son lit de camp, montait jusqu’au plafond, et s’étendait jusqu’au mur opposé, pour redescendre vers les toilettes. Et malgré le léger flou – comme si on avait huilé l’objectif – on avait l’impression de pouvoir partir en promenade dans ce décor, dans ce trou béant et engageant curieusement placé en face d’infranchissables barreaux de prison.

Silo – Hugh Howey – octobre 2013 (Actes Sud)

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En même temps, toute la terre et tout le ciel – Ruth Ozeki

03 mardi Déc 2013

Posted by Aurélie in Romans étrangers

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Belfond, Critique de livre, En même temps toute la terre et tout le ciel, roman, Ruth Ozeki

Ruth Ozeki - En même temps, toute la terre et tout le cielLes premières phrases

«  HELLO ! 

Je m’appelle Nao, et je suis un être-temps. Vous savez ce que c’est, un être-temps ? Non? Eh bien, si vous avez un moment, je vais vous le dire.

Un être-temps, c’est quelqu’un comme vous et moi, comme chacun de nous qui est, a été ou sera un jour. Quelqu’un qui vit dans le temps. Moi, par exemple, je suis en ce moment à Akihabara Electric Town, dans un maid café français. J’écoute une chanson triste, une chanson que vous avez déjà entendue par le passé, qui est également mon présent, où j’écris ces mots, où je m’interroge sur vous qui faites partie de mon futur. Et si vous lisez ces lignes, peut-être que vous aussi vous vous posez des questions sur moi.

Vous vous posez des questions sur moi.

Je me pose des questions sur vous.

Vous êtes qui, et vous faites quoi ?

Etes-vous dans le métro à New York ou dans un jacuzzi à Sunnyvale ?

En train de vous prélasser sur une plage de sable fin à Phuket ou de vous faire faire les ongles à Saint-Tropez ?

Homme ou femme ? Entre les deux peut-être ?

C’est votre copine qui vous prépare un bon petit plat ou est-ce que vous mangez des nouilles froides directement dans la barquette ?

Êtes-vous roulé sous la couette, dos à votre épouse qui ronfle, ou alanguie sur un lit, impatiente que votre bel amant sorte du bain, pour lui faire l’amour avec passion ?

Vous avez un chat, une femelle ? Est-elle installée sur vos genoux ? Quand vous posez le nez sur son front, est-ce que vous sentez le cèdre et l’air frais ?

En fait, on s’en fout un peu, puisque le temps que vous lisiez ce passage, tout aura déjà changé, et le lieu où vous serez n’aura pas grande importance. Vous tournerez avec désinvolture les pages de ce livre qui se trouve être le journal de mes derniers instants sur terre en vous demandant si ça vaut le coup de continuer.

Si vous décidez d’arrêter là, franchement, pas de problème. Vous n’étiez pas la personne que j’attendais, de toute façon. Mais si vous poursuivez votre lecture, alors je vais vous dire : vous êtes tout à fait mon genre d’être-temps, et entre nous ça va être magique ! »

Circonstances de lecture

Acheté un peu au hasard dans ma librairie. Une belle découverte.

Impressions

Il est de ces livres que l’on savoure du début à la fin, à la fois bien écrit, réfléchi et magique. « En même temps, toute la terre et tout le ciel » de Ruth Ozeki fait partie de ces romans-là. Dans la lignée de Haruki Murakami, l’auteur nous transporte entre deux mondes : celui de Ruth, écrivain en panne d’inspiration, habitant sur une île reculée de la baie Désolation au Canada ; et celui de Nao, une ado japonaise mal dans sa peau. Parce qu’un jour Ruth découvre sur la plage le journal intime de cette lycéenne, leurs deux mondes se retrouvent imbriqués.

Ici, Ruth Ozeki traite de la vie, de la mort, de la philosophie zen, des affres de l’adolescence, du harcèlement à l’école, du suicide, des kamikazes, du tsunami, du 11 septembre, de la mémoire, du temps qui passe… Le tout savamment orchestré pour former une histoire que l’on n’est pas prêt d’oublier. Ruth Ozeki, écrivez vite un nouveau roman ! Je l’attends avec impatience !

Un passage parmi d’autres

 Je n’ai pas vraiment l’âme d’un poète, et tout est question d’images et d’interprétation dans les haïkus. Pourtant, quand j’ai lu le poème de ma Jiko, une vision s’est formée dans mon esprit, celle d’un arbre, un vieux ginkgo gigantesque au pied de son temple. Les feuilles du ginkgo ont la forme de petits éventails. Quand vient l’automne, elles prennent une couleur jaune vif, et en tombant elles recouvrent le sol d’un manteau doré, alors j’ai pensé que ce vieil arbre était sûrement un être-temps, tout comme Jiko est un être temps, et je me suis vue en train de chercher le temps perdu parmi les feuilles tombées au pied de l’arbre comme des mots éparpillés.

En même temps, toute la terre et tout le ciel – Ruth Ozeki – 2013 (Belfond)

 

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Report from the Interior – Paul Auster

30 samedi Nov 2013

Posted by Aurélie in En VO, Romans étrangers

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Critique de livre, faber and faber, Paul Auster, Report from the Interior, roman

Paul Auster - Report from the interiorLes premières phrases

«  In the beginning, everything was alive. The smallest objects were endowed with beating hearts, and even the clouds had names. Scissors could walk, telephones and teapots were first cousins, eyes and eyeglasses were brothers. The face of the clock was a human face, each pea in your bowl had a different personality, and the grille on the front of your parents’ car was a grinning mouth with many teeth. Pens were airships. Coins were flying saucers. The branches of trees were arms. Stones could think, and God was everywhere.

There was no problem in believing that the man in the moon was an actual man. You could see his face looking down at you from the night sky, and without question it was the face of a man. Little matter that this man had no body – he was still a man as far as you were concerned, and the possibility that there might be a contradiction in all this never once entered your thoughts. At the same time, it seemed perfectly credible that a cow could jump over the moon. And that a dish could run away with a spoon

Your earliest thoughts, remnants of how you lived inside yourself as a small boy. You can remember only some of it, isolated bits and pieces, brief flashes of recognition that surge up in you unexpectedly at random moments – brought on by the smell of something, or the touch of something, or the way the light falls on something in the here and now of adulthood. At least you think you can remember, you believe you remember, but perhaps you are not remembering at all, or remembering only a later remembrance of what you think you thought in that distant time which is all but lost to you now. « 

Circonstances de lecture

Parce que c’est Paul Auster… Un de mes auteurs préférés.

Impressions

Après « Winter Journal » (Chronique d’hiver), Paul Auster poursuit l’exploration de sa vie non plus à travers son corps mais à travers son esprit : comment pensait-il quand il était enfant ? Comment son enfance et son adolescence l’ont mené à l’homme qu’il est devenu aujourd’hui ? Quels événements l’ont le plus marqué ? Un récit passionnant, construit en quatre parties distinctes, toujours magnifiquement écrit.

Un passage parmi d’autres

 In thinking about where you want to go with this, you have decided not to cross the boundary of twelve, for after the age of twelve you were no longer a child, adolescence was looming, glimmers of adulthood had already begun to flicker in your brain, and you were transformed into a different king of being from the small person whose life was a constant plunge into the new, who every day did something for the first time, even several things, or many things, and it is this slow progress from ignorance toward something less than ignorance that concerns you now. Who were you, little man? How did you become a person who could think, and if you could think, where did your thoughts take you? Dig up the old stories, scratch around for whatever you can find, then hold up the shards to the light and have a look at them. Do that. Try to do that.

Report from the Interior – Paul Auster – 2013 (faber and faber)

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In One Person – John Irving

23 samedi Nov 2013

Posted by Aurélie in En VO, Romans étrangers

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Black Swan, Critique de livre, In one person, John Irving, roman

John Irving - in one personLes premières phrases

«  I’m going to begin by telling you about Miss Frost. While I say to everyone that I became a writer because I read a certain novel by Charles Dickens at the formative age of fifteen, the truth is I was younger than that when I first met Miss Frost and imagined having sex with her, and this moment of my sexual awakening also marked the fitful birth of my imagination. We are formed by what we desire. In less than a minute of excited, secretive longing, I desired to become a writer and to have sex with Miss Frost – not necessarily in that order. 

I met Miss Frost in a library. I like libraries, though I have difficulty pronouncing the word – both the plural and the singular. It seems there are certain words I have considerable trouble pronouncing: nouns, for the most part – people, places, and things that have caused me preternatural excitement, irresolvable conflict, or utter panic. Well, that is the opinion of various voice teachers and speech therapists and psychiatrists who’ve treated me – alas, without success. In elementary school, I was held back a grade due to ‘severe speech impairments’ – an overstatement. I’m now in my late sixties, almost seventy; I’ve ceased to be interested in the cause of my mispronunciations. (Not to put too fine a point on it, but fuck the etiology).

I don’t even try to say the etiology word, but I can manage to struggle through a comprehensible mispronunciation of library and libraries – the botched word emerging as an unknown fruit. (‘libery’, or ‘liberries’, I say – the way children do.)

It’s all the more ironic that my first library was undistinguished. This was the public library in the small town of First Sister, Vermont – a compact red-brick building on the same street where my grandparents lived. I lived in their house on River Street – until I was fifteen, when my mom remarried. My mother met my stepfather in a play. « 

Circonstances de lecture

Parce que j’aime beaucoup les romans de John Irving, notamment « Le Monde selon Garp ».

Impressions

« In One Person » (« A moi seul bien des personnages ») retrace la vie de William Abbott, un bisexuel qui essaie de trouver sa place – et de se trouver lui-même – dans une société américaine pour le moins puritaine. Un grand roman sur la tolérance, l’identité sexuelle, la différence, le travestissement, mais aussi le théâtre de Shakespeare, les premiers émois amoureux, le rôle de l’écrivain et de la lecture, sans oublier de très beaux (et durs) passages sur le sida.

Dans ce roman, John Irving révèle beaucoup de lui-même. Un grand roman prônant la tolérance et la différence.

Un passage parmi d’autres

 « But why doesn’t Bill choose what books he likes for himself? » Richard Abbott asked my mother. « Bill, you’re thirteen, right? What are you interested in? »

Except for Grandpa Harry and my ever-friendly uncle Bob (the accused drinker), no one has asked me this question before. All I liked to read were the plays that were in rehearsal at the First Sister Players; I imagined that I could learn these scripts as word-for-word as my mother always learned them. One day, if my mom were sick, or in an automobile accident – there were car crashes galore in Vermont – I imagined I might be able to replace her as the prompter.

« Billy! » my mother said, laughing in that seemingly innocent way she had. « Tell Richard what you’re interested in. »

« I’m interested in me, » I said. « What books are there about someone like me? » I asked Richard Abbott.

« Oh, you would be surprised, Bill, » Richard told me. « The subject of childhood giving way to early adolescence – well, there are many marvelous novels that have explored this pivotal coming-of-age territory! Come on – let’s go have a look. »

« At this hour? Have a look where? » my grandmother said with alarm. This was after an early school-night supper – it was not quite dark outside, but it soon would be. We were all sitting at the dining-room table.

« Surely Richard can take Bill to our town’s little library, Vicky, » Grandpa Harry said. Nana looked as if she’d been slapped; she was so very much a Victoria (if only in our own mind) that no one but my grandpa ever called her « Vicky », and when he did, she reacted with resentment every time. « I’m bettin’ that Miss Frost keeps the library open till nine most nights, » Harry added.

« Miss Frost! » my grandmother declared, with evident distate.

« Now, now – tolerance, Vicky, tolerance, » my grandfather said.

« Come on, » Richard Abbott said again to me. « Let’s go get you your own library card – that’s a start. The books will come later; if I had a guess, the books will soon flow. »

« Flow! » my mom cried happily, but with no small measure of disbelief. « You don’t know Billy, Richard – he’s just not much of a reader. »

« We’ll see, Jewel, » Richard said to her, but he winked at me. I had a growingly incurable crush on him; if my mother was already falling in love with Richard Abbott, she wasn’t alone.

In One Person – John Irving – 2012 (Black Swan)

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L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet – Reif Larsen

01 vendredi Nov 2013

Posted by Aurélie in Romans étrangers

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Critique de livre, L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, Livre de Poche, Reif Larsen, roman, T.S. Spivet

Reif Larsen - L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. SpivetLes premières phrases

«  Le téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que ma sœur Gracie et moi étions sur la véranda en train d’éplucher le maïs doux dans les grands seaux en fer-blanc. Les seaux étaient criblés de petites marques de crocs qui dataient du printemps dernier, quand Merveilleux, notre chien de ranch, avait fait une dépression et s’était mis à manger du métal.

Peut-être devrais-je m’exprimer de manière un peu plus claire. Quand je dis que Gracie et moi épluchions le maïs doux, ce que je veux dire, en fait, c’est que Gracie épluchait le maïs doux tandis que moi, de mon côté, je schématisais dans l’un de mes petits carnets bleus les différentes étapes de cet épluchage.

J’avais des carnets de trois couleurs. Les BLEUS, soigneusement alignés contre le mur sud de ma chambre, étaient réservés aux « Schémas de gens en train de faire des choses », à la différence des VERTS, sur le mur est, qui contenaient des croquis zoologiques, géologiques et topographiques, et des ROUGES, sur le mur ouest, que je remplissais de dessins d’insectes pour le cas où ma mère, le Dr Clair Linneaker Spivet, aurait eu besoin de mes services. »

Circonstances de lecture

J’avais envie de lire ce livre avant de voir son adaptation au cinéma par Jean-Pierre Jeunet.

Impressions

T.S. Spivet, 12 ans, est un petit garçon pas comme les autres. Passionné de cartographie, il passe son temps à dessiner le monde qui l’entoure. Jusqu’au jour où ses dessins attirent l’attention de l’illustre musée Smithsonian… et lui valent de remporter le Prix Baird. Il est alors attendu à Washington pour faire un discours. Commence alors un long périple du ranch du Montana où il habite avec ses parents, jusqu’à Washington.

Ce livre est unique. Parce qu’il se veut le carnet de voyage de ce petit prodige de 12 ans, on est happé par son histoire et par les croquis, schémas, apartés et cartes griffonnés dans la marge. Une lecture pas comme les autres, pleine du parfum de l’enfance, de questions philosophiques, et d’émotions. Car T.S. Spivet garde en lui un lourd secret…

Un passage parmi d’autres

 Le lendemain, pour me distraire, j’ai essayé de me lancer dans la cartographie de Moby Dick.

Cartographier un roman est une tâche délicate. Parfois, les paysages imaginaires m’offraient un refuge, un répit dans la mission que je m’étais assignée de cartographier le monde réel dans sa totalité. Mais ce répit était toujours assorti d’un sentiment de vacuité : je savais que je me leurrais, que l’œuvre de fiction n’était qu’une illusion. Sans doute certains parviennent-ils à justifier le plaisir de l’évasion par la conscience du leurre, peut-être est-ce précisément là tout l’intérêt des romans, mais pour ma part j’ai toujours trouvé difficile d’accepter cette cohabitation de la réalité et de la fiction. Peut-être faut-il simplement être adulte pour réaliser ce numéro d’équilibriste qui consiste à croire tout en ne croyant pas.

En fin d’après-midi, je suis sorti pour chasser de mon esprit les fantômes de Melville. J’ai suivi le chemin sinueux que mon père avait tracé dans les hautes herbes avec la tondeuse. En cette fin d’été, les hautes herbes étaient presque plus hautes que moi. Elles se couchaient sous le vent en vagues lentes et la lumière du couchant, bleu et saumon, pénétrait la treille ondulante formée par les tiges et les pédoncules.

Il y avait tout un monde caché dans ces hautes herbes. Si l’on s’allongeait par terre, la nuque appuyée sur les tiges rugueuses, les yeux rivés sur le grand ciel bleu découpé par les lames immenses des herbes dressées, le ranch et tous ceux qui y vivaient disparaissaient dans un rêve lointain. Etendu ainsi sur le dos, on pouvait se téléporter n’importe où : je fermais les yeux, j’écoutais le bruissement des herbes et j’imaginais que j’étais dans la gare de Grand Central Terminal, où les hommes se bousculaient dans un froissement de pardessus, pressés d’avoir leur express et de rentrer dans le Connecticut.

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet – Reif Larsen – 2009 (Le Livre de Poche)

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