Seul le silence – R.J. Ellory

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R.J. Ellory - Seul le silenceLes premières phrases

«  Coups de feu, comme des os se cassant.

New York : sa clameur infinie, ses rythmes métalliques âpres et le martèlement des pas, staccato incessant ; ses métros et cireurs de chaussures, carrefours embouteillés et taxis jaunes ; ses querelles d’amoureux ; son histoire, sa passion, sa promesse et ses prières.

New York avala le bruit des coups de feu sans effort, comme s’il n’avait pas plus d’importance qu’un simple battement de cœur solitaire.

Personne ne l’entendit parmi une telle abondance de vie.

Peut-être à cause de tous les autres bruits.

Peut-être parce que personne n’écoutait.

Même la poussière, prise dans le clair de lune filtrant par la fenêtre du deuxième étage de l’hôtel, soudain déplacée sous l’effet des coups de feu, reprit son chemin errant mais régulier.

Rien ne s’était produit, car c’était New York, et de telles morts solitaires et insoupçonnées étaient légion, presque indigènes, brièvement remémorées, oubliées sans effort.

La ville continuait de vaquer à ses occupations. Un nouveau jour commencerait bientôt, et rien d’aussi insignifiant que la mort ne possédait le pouvoir de les différer.

C’était juste une vie, après tout ; ni plus, ni moins. »

Circonstances de lecture

Lu sur les conseils d’un ami.

Impressions

Il est rare qu’un thriller arrive à garder son suspens jusqu’à la toute fin du livre. Et pourtant, ici, R.J. Ellory parvient à tenir son lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages. Ce n’est que là que le criminel est démasqué.

J’ai beaucoup aimé ce polar, noir. Déjà, il est très bien écrit. Et puis l’histoire est belle, émouvante, touchante, noire et dure. On y suit Joseph, un enfant grandissant dans un petit village de Géorgie où des meurtres atroces de petites filles surviennent. La vie de Joseph en sera irrémédiablement bouleversée et intimement liée. L’écriture et l’histoire de R.J. Ellory m’ont scotchée du début à la fin. A lire pour tous les fans de polars et d’histoires glaçantes.

Un passage parmi d’autres

 Et il y a des moments dont je me souviens – principalement des jours d’été ; flous, chargés d’air et de lumière ; monsieur Tomczak traînant son gramophone Victrola dans la cour, les disques de Bakélite aussi lourds que des assiettes ; les adultes à moitié débraillés, et le fait que personne n’avait d’argent, et n’en aurait probablement jamais, n’avaient pas d’importance car l’amitié et le sens de la communauté étaient une richesse.

Les gosses dans les champs jouaient à s’attraper et à s’embrasser, quelqu’un avait une caisse de bière pour les pères, et quelqu’un d’autre préparait du jus de melon pour les femmes.

Ma mère portait une robe d’été, et un jour elle a dansé une valse avec mon père, qui arborait un sourire comme on arbore une médaille ; pour sa bravoure, sa fidélité, son amour.

Et les jours dont je me souviens sont partis. Ils se sont fondus en silence dans un passé indistinct. Pas seulement partis, mais oubliés. C’étaient des jours dont je pense qu’on ne les reverra jamais. Pas ici, pas à Augusta Falls. Ni nulle part ailleurs. Tout inondés d’un délire grisant de célébration spontanée, la célébration du simple fait d’être vivant. Et un bruit familier mais lointain – un match de base-ball à la radio, le claquement de capsules de Coca-Cola vert émeraude – et tout d’un coup le passé est là. En Technicolor et Sensurround : Cecil B.DeMille, King Vidor. Puis un silence bienvenu après un bruit infini.

Et transperçant ces souvenirs, telles des pointes de métal rouillées, il y avait d’autres souvenirs…

Les petites filles.

Toujours les petites filles.

Des petites filles comme Alice Ruth Van Horne, que j’avais aimée comme seul un enfant peut aimer – simplement, silencieusement, parfaitement.

Leurs vies comme des tortillons de papier humide, fermement tirebouchonnés puis jetés au loin.

R.J. Ellory – Seul le silence – 2005 (Le Livre de Poche)

Kafka sur le rivage – Haruki Murakami

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Haruki Murakami - Kafka sur le rivageLes premières phrases

«  – Et pour l’argent, ça s’est arrangé ? demande le garçon nommé Corbeau.

Il parle de sa façon habituelle, un peu lente. Comme quelqu’un qui sort à peine d’un profond sommeil et ne peut remuer ses lèvres tant elles sont engourdies. Mais ce n’est qu’une apparence: en réalité, il est parfaitement lucide. Comme toujours.

Je hoche la tête.

– Tu as combien à peu près ?

Je lui réponds après avoir à nouveau passé les chiffres en revue dans ma tête :

– Environ quatre cent mille en liquide. Sans compter une petite somme que je pourrai retirer avec ma carte bancaire. Ça ne suffira peut-être pas mais c’est un bon début.

– Ce n’est pas mal, dit le garçon nommé Corbeau. C’est un  bon début.

Je hoche la tête.

– J’imagine que ce ne sont pas les étrennes du père Noël, poursuit-il.

– Non.

Le garçon nommé Corbeau regarde autour de lui, les lèvres tordues par un sourire narquois.

– Cet argent sort du tiroir d’une personne qui vit dans les parages, c’est exact ?

Je ne réponds pas. Il sait parfaitement d’où vient cet argent. Il n’y a pas lieu de poser des questions détournées. Il le fait juste pour m’asticoter.  »

Circonstances de lecture

Parce que j’avais depuis longtemps envie de plonger dans ce Murakami.

Impressions

Haruki Murakami est de ces auteurs dont j’achète les romans les yeux fermés, sans même regarder de quoi ils parlent. J’aime son écriture, son style, sa manière subtile de jongler dans ses histoires entre la réalité et l’imaginaire. « Kafka sur le rivage » ne déroge pas à la règle. Son héros, Kafka Tamura, est un adolescent qui décide de fuguer. Il fuit la maison familiale pour essayer de briser une mystérieuse malédiction. En parallèle, nous suivons un vieux monsieur, Nakata, faible d’esprit depuis un événement survenu dans son enfance, obligé également de fuir… Ici, Haruki Murakami nous plonge dans l’Histoire (la seconde guerre mondiale), dans le mythe d’Oedipe, dans un monde fantastique où un homme parle aux chats et où des poissons tombent du ciel, dans une forêt et une bibliothèque à l’attrait irrésistible. On prend plaisir à se perdre dans ce monde à la frontière du réel et du fantastique. Un grand Murakami. Envoûtant.

Un passage parmi d’autres

 Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit – je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit -, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque.

Haruki Murakami – Kafka sur le rivage – 2003 (Éditions 10/18)

The Maze Runner – James Dashner

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James Dashner - The Maze RunnerLes premières phrases

«  He began his new life standing up, surrounded by cold darkness and stale, dusty air.

Metal ground against metal; a lurching shudder shook the floor beneath him. He fell down at the sudden movement and shuffled backwards on his hands and feet, drops of sweat beading on his forehead despite the cool air. His back struck a hard metal wall; he slid along it until he hit the corner of the room. Sinking to the floor, he pulled his legs up tight against his body, hoping his eyes would soon adjust to the darkness.

With another jolt, the room jerked upwards like an old lift in a mine shaft.

Harsh sounds of chains and pulleys, like the workings of an ancient steel factory, echoed through the room, bouncing off the walls with a hollow, tinny whine. The lightless lift swayed back and forth as it ascended, turning the boy’s stomach sour with nausea; a smell like burnt oil invaded his senses, making him feel worse. He wanted to cry, but no tears came; he could only sit there, alone, waiting.

My name is Thomas, he thought.

That… that was the only thing he could remember about his life. »

Circonstances de lecture

Une trilogie lue après avoir vu le premier volet au cinéma.

Impressions

Une trilogie dévorée en trois semaines. Si vous avez aimé « Divergent » de Veronica Roth, vous devriez également accrocher avec cette trilogie de James Dashner. Imaginez-vous vous réveiller dans un ascenseur puis émerger au beau milieu d’un labyrinthe. Vous ne vous souvenez de rien, à part votre prénom… Entouré d’un groupe d’adolescents, vous n’avez qu’une obsession : trouver la sortie du labyrinthe et comprendre pourquoi vous y avez été enfermé. Intrigant, non ?

J’ai lu avec plaisir cette trilogie… Mais malheureusement, si James Dashner arrive à tenir son lecteur en haleine, passé le premier tome, l’univers se fait moins mystérieux et tombe dans une histoire bien classique… Dommage, car l’idée de départ était vraiment intéressante.

Un passage parmi d’autres

 « I want to be one of those guys that goes out there, » he said aloud, not knowing if Chuck was still awake. « Inside the Maze. »

« Huh? » was the response from Chuck. Thomas could hear a tinge of annoyance in his voice.

« Runners, » Thomas said, whishing he knew where this was coming from. « Whatever they’re doing out there, I want in. »

« You don’t even know what you’re talking about, » Chuck grumbled, and rolled over. « Go to sleep. »

Thomas felt a new surge of confidence, even though he truly didn’t know what he was talking about. « I want to be a Runner. »

Chuck turned back and got up on his elbow. « You can forget that little thought right now. »

Thomas wondererd at Chuck’s reaction, but pressed on. « Don’t try to… »

« Thomas. Newbie. My new friend. Forget it. »

« I’ll tell Alby tomorrow. » A Runner, Thomas thought. I don’t even know what that means. Have I gone completely insane?

Chuck lay down with a laugh. « You’re a piece of klunk. Go to sleep. »

But Thomas couldn’t quit. « Something out there – it feels familiar. »

« Go…to…sleep. »

Then it hit Thomas – he felt like several pieces of a puzzle had been put together. He didn’t know what the ultimate picture would be, but his next words almost felt like they were coming from someone else. « Chuck, I… I think I’ve been here before. »

He heard his friend sit up, heard the intake of breath. But Thomas rolled over and refused to say another word, worried he’d mess up this new sense of being encouraged, eradicate the reassuring calm that filled his heart.

Sleep came much more easily than he’d expected.

James Dashner – The Maze Runner – 2010 (Chicken House)

Petit éloge de la fuite hors du monde – Rémy Oudghiri

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Rémy Oudghiri - Petit éloge de la fuite hors du mondeLes premières phrases

«  Dans sa préface à Sésame et les Lys de John Ruskin, publiée en 1906, Proust commence son inoubliable éloge de la lecture en soulignant ce paradoxe : au cours de notre enfance, les moments que nous passions à lire dans notre coin, à l’insu des autres, semblaient nous soustraire aux aléas de la vie quotidienne et nous exiler loin du monde réel, et cependant, parvenus à l’âge adulte, nous prenons conscience que ces instants étaient peut-être ce que nous avons vécu de plus vrai et de plus accompli dans toute notre existence.

Il en est de la lecture comme de certaines formes de retrait. Ce que nous croyons perdre, nous le gagnons ; ce que nous pensons éviter, nous nous en approchons ; ce que nous paraissons quitter, nous l’atteignons. Et, parfois, cette sortie apparente marque en réalité notre entrée dans un monde que nous n’osions plus espérer tant nous y avions projeté de nos rêves et de nos aspirations les plus intimes.

Derrière ce paradoxe se cache le charme singulier de la fuite hors du monde. Ce charme, il appartient à chacun de le connaître. Qui n’a jamais ressenti au moins une fois dans sa vie l’envie pressante de fuir le monde ? Qui n’a, dans un moment d’égarement ou de découragement, rêvé de tout quitter, sortir du jeu ou disparaître ?  »

Circonstances de lecture

Parce que c’est la suite du premier essai de Rémy Oughiri, « Déconnectez-vous!« .

Impressions

Après la déconnexion, voilà que Rémy Oudghiri nous propose un petit éloge de la fuite. Un thème qu’il aborde à travers ses lectures. Pétrarque, Rousseau, Tolstoï, Flaubert, ou encore Le Clézio, Pascal Quignard et Jon Krakauer (Into the wild) viennent appuyer sa thèse selon laquelle la fuite hors du monde peut être salvatrice, et est, paradoxalement aussi, une façon d’y entrer vraiment et d’être en accord avec soi-même.

Si vous aimez – tout comme moi  – vous évader dans les livres, vous ne pourrez qu’apprécier cet essai. Fuir la société, fuir le monde, fuir les faux-semblants, fuir l’hypocrisie, mais surtout, fuir pour mieux se connaître et se réaliser pleinement. Fuir pour être, tout simplement ! Vive la fuite ! Vive la lecture ! « Petit éloge de la fuite hors du monde » est un livre à mettre entre  les mains de tous les amoureux de la lecture.

Un passage parmi d’autres

 Quelque chose se met en mouvement. Les circonstances peuvent être très banales. Un rayon de soleil nous effleure le visage, une réflexion d’un proche anime un ressort enfoui au fond de nous, un silence dans l’hiver soudainement nous saisit. Quelque chose vient de commencer. Il nous prend l’envie de sortir et de laisser tout derrière nous : travail, famille, enfants, obligations diverses. Les minutes passent et, peu à peu, nous prenons conscience que nous sommes en quête d’une autre vie. Il y a des jours – très rares dans l’existence d’un individu – où celle-ci semble lui faire signe, elle l’appelle ; mieux : elle le saisit au corps et dévoile en lui une énergie intérieure qu’il ne soupçonnait pas. La plupart des gens se contentent le plus souvent de se laisser bercer par cet appel, d’entrevoir la douceur du monde promis, d’en savourer les couleurs, les éclats, la chaleur, les bontés. Mais c’est tout. Rien ne se passe au-delà de ce sursaut imaginaire créé en eux. Chacun vit une petite fugue par procuration. Et chacun continue comme avant, ou presque.

Rémy Oudghiri – Petit éloge de la fuite hors du monde – 2014 (Arléa)

Le Complexe d’Eden Bellwether – Benjamin Wood

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Benjamin Wood - Le Complexe d'Eden BellwetherLes premières phrases

«  Il y eut soudain le hurlement des sirènes, un nuage de poussière au bout de l’allée, et bientôt la pénombre du jardin fut inondée par la lumière bleue des gyrophares. C’est seulement au moment d’indiquer aux ambulanciers où se trouvaient les corps que tout leur parut réel. Il y en avait un dans la maison à l’étage, un autre dans l’ancienne chapelle, et aussi au fond du jardin. Celui-là respirait encore, mais faiblement. Il était sur la berge, dans un nid de joncs couchés, l’eau froide clapotant à ses pieds. Quand les ambulanciers demandèrent son nom, ils répondirent Eden. Eden Bellwether.

L’ambulance avait mis longtemps à arriver. Ils s’étaient réunis sur la terrasse à l’arrière du presbytère pour réfléchir, avant de céder à la panique, sans pouvoir détacher le regard des vieux ormes et cerisiers qu’ils avaient contemplés des centaines de fois en écoutant le bruit du vent dans les branches. Ils se sentaient tous responsables de ce qui s’était passé. Chacun se le reprochait. Ils s’étaient même disputés pour savoir qui était le principal responsable, qui devait se sentir le plus coupable. Oscar fut le seul à ne rien dire. Adossé au mur, il fumait, tandis que les autres se chamaillaient. Lorsqu’il finit par prendre la parole, sa voix était si calme qu’elle les avaient réduits au silence.

« C’est terminé maintenant, avait-il dit en écrasant sa cigarette sur la rambarde. On n’y changera plus rien. » »

Circonstances de lecture

J’en avais lu beaucoup de bien.

Impressions

Je l’avoue : les premières pages de ce livre m’ont passablement énervée. Rien que les deux premières pages du prélude ressemblent énormément aux premières pages du roman « Le Maître des illusions » de Donna Tartt. La trame de départ de l’histoire est également très ressemblante. Un jeune homme d’origine modeste entre petit à petit dans le cercle fermé d’un groupe de jeunes gens bien nés, dont un à la personnalité et à l’intelligence détonantes. Bref, ayant lu il y a peu le superbe roman de Donna Tartt, je n’arrêtais pas de faire un parallèle entre ces deux histoires… Heureusement, Benjamin Wood écrit bien – très bien même. Heureusement, son roman se lit vite, tant la tension monte au fil des pages. On n’a qu’une envie : aller jusqu’au bout pour connaître la fin. Alors, même si les ressemblances avec « Le Maître des illusions » sont indéniables, même si l’on devine assez vite comment l’histoire va s’achever, j’ai aimé lire ce livre.

En revanche, M. Wood, s’il vous plaît, ayez un peu plus d’imagination dans votre prochain roman. Détachez-vous de vos lectures et imaginez un univers bien à vous.

Un passage parmi d’autres

 Au cours des six derniers mois, il avait lu des romans de Graham Greene, de Herman Hesse, toutes les nouvelles de Gianni Celati, Katherine Mansfield, Frank O’Connor, Alexandre Soljenitsyne, et des essais de George Orwell. Dire qu’il avait presque oublié combien il aimait lire, cette cadence particulière des mots quand les yeux passent dessus. Ses parents étaient du genre à avoir une bibliothèque, mais sans aucun livre. Ils ne comprenaient pas le plaisir de la lecture et n’avaient jamais considéré qu’il faille l’encourager. Pour eux, les livres étaient facultatifs, un truc que des professeurs de lettres débraillés imposaient aux enfants à l’école. Oscar avait été élevé dans l’idée que s’il restait dans sa chambre plongé dans des histoires et des mondes imaginaires, c’était qu’il n’appréciait pas la vie qui était la sienne, tout ce pour quoi ses parents avaient travaillé dur, comme la télé, le magnétoscope et le jardin fraîchement engazonné. Quand il le voyait lire, son père lui demandait si ça allait, s’il se sentait bien, et ce qu’était devenu cet ami venu un jour prendre le thé. Dans le lotissement de ses parents, à Watford, la vie était plus simple si on ne lisait pas. Alors il s’était efforcé de ne pas en avoir envie.

Mais depuis que le Dr Paulsen l’avait invité à piocher dans sa bibliothèque l’année précédente – « Choisis-en un. N’importe lequel. Je ne te donnerai pas de conseil » -, Oscar avait peu à peu retrouvé les joies de la lecture.

Benjamin Wood – Le Complexe d’Eden Bellwether – 2014 (Zulma)

Le génie des coïncidences – J.W. Ironmonger

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J.W. Ironmonger - Le génie des coïncidencesLes premières phrases

«  La fillette d’à peine trois ans à laquelle on donna le nom d’Azalea Ives fut trouvée un soir de solstice d’été, seule et perdue, sur un champ de foire du Devon. A cette heure déjà tardive, un enfant de son âge aurait dû être sagement bordé dans son lit. Le responsable des lieux garda la fillette dans sa caravane pendant une heure, et même un peu plus, le temps de diffuser des appels par haut-parleur. Le champ de foire accueillait une fête foraine itinérante, alors entre les cris stridents des adolescents, les ferraillements fracassants des montagnes russes, les rugissements du waltzer, les braillements des marchands ambulants et bonimenteurs et le martèlement des basses saturées, on comprend aisément que ces annonces publiques soient passées inaperçues. A 22 heures, le vacarme s’était tu, la plupart des bambocheurs s’étaient dispersés dans la nuit, et personne ne s’était présenté pour réclamer la petite fille. Une voiture de police arriva de Torquay et deux agents, deux grands gaillards qui ne savaient pas vraiment s’y prendre avec les très jeunes enfants, firent de leur mieux pour communiquer avec la fillette. Ils lui demandèrent son nom, l’un des policiers nota scrupuleusement sa réponse – « Azalea Ives » -, et c’est ainsi qu’on l’appela à compter de ce jour.  »

Circonstances de lecture

Un livre choisi grâce à son titre.

Impressions

Quand un maître de conférences, expert dans l’art de démonter les coïncidences,  rencontre une jeune femme affirmant que sa vie est régie par toute une série de coïncidences depuis son enfance, cela donne une bien belle histoire. Les thèmes du hasard, du destin et des coïncidences sont ici explorés par J.W. Ironmonger, nous faisant voyager des confins de l’Ile de Man, à Londres en passant par l’Ouganda. Un livre qui se lit avec plaisir.

Un passage parmi d’autres

 « Il semblerait que je sois accablée par les coïncidences, professeur Post.

– Accablée ?

– Accablée. Harassée. Maudite. Rongée. Choisissez le mot qui vous convient. On dirait qu’elles me poursuivent, ou qu’elles infectent ma vie. Je ne sais pas trop comment l’expliquer. J’espérais que, peut-être, vous pourriez m’aider. »

Thomas haussa les sourcils. « Vous aider ? Mais comment ?

– Pas concrètement, j’imagine. Je ne suis pas à la recherche d’un exorciste. Je n’attends pas que vous enfourchiez un destrier blanc pour donner la charge aux forces de la nature.

– Dommage, dit Thomas. Le destrier blanc, ça me plaît bien.

– Ça ne vous irait pas, trancha Azalea en balayant le fantasme. J’espérais que vous seriez en mesure de m’aider à les comprendre. A leur trouver un sens.

– Je vois. Et maintenant, j’imagine, vous allez ajouter cette rencontre à la liste de vos étranges coïncidences ? »

Azalea hocha la tête. « Je crois qu’elle m’a moins stupéfiée que vous. Je commence à m’habituer aux surprises que l’univers fait surgir sur ma route.

– Cela vous aiderait-il si je vous expliquais pourquoi les coïncidences surviennent ? Pourquoi nous, frêles humains, sommes enclins à déceler des schémas dans la nature ?

– Oui, cela pourrait m’aider.

– Je ne suis pas psychanalyste.

– Je n’ai pas besoin d’un psy. Je ne suis pas en train de perdre la raison, professeur Post.

– Parfait. »

J.W. Ironmonger – Le génie des coïncidences – 2014 (Stock)

Silo Générations – Hugh Howey

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Hugh Howey - Silo GénérationsLes premières phrases

«  – Il y a quelqu’un ?

– Allô ? Oui. Je suis là. 

– Ah, Lucas. Vous ne parliez pas. L’espace d’une seconde, j’ai cru que… que vous étiez quelqu’un d’autre.

– Non, c’est bien moi. Je viens de mettre mon casque. La matinée a été bien remplie.

– Ah oui ?

– Oui. Rien de palpitant. Réunions de conseils. On est un peu juste au niveau effectifs. Il y a beaucoup de réaffectations.

– Mais les choses s’arrangent ? Pas de soulèvement à signaler ?

– Non, non. La situation revient à la normale. Les gens se lèvent et vont travailler le matin. Ils s’effondrent dans leur lit le soir. On a eu une grande loterie cette semaine, ce qui a fait plus d’un heureux.

– Bien. Très bien, même. Le travail sur le serveur n°6 avance ?

– Oui, ça avance, merci. Tous les mots de passe que vous avez fournis fonctionnent. Pour l’instant, on continue à collecter des données du même genre. J’avoue que je ne comprends pas bien en quoi c’est important.

– Continuez à y jeter un œil. Tout est important. Si c’est là, c’est pour une raison.

– C’est ce que vous avez dit à propos de tous ces articles dans les grands livres. Mais il y en a tant que je trouve absurdes. Au point que je me demande s’il y a la moindre vérité dans tout ça.

– Pourquoi ? Qu’est-ce que vous êtes en train de lire ?

– J’en suis à la lettre C… Ce matin, il s’agissait de ce… champignon. Attendez une seconde. Je vais le retrouver. Ah, le voilà. Le cordyceps.

– C’est un champignon ? Jamais entendu parler.

– Ils disent que ça agit sur le cerveau des fourmis, que ça le reprogramme, comme une machine, que ça les fait grimper au sommet d’une plante et puis elles meurent et…

– Une machine invisible qui reprogramme les cerveaux ? Je suis sûr et certain que ce n’est pas là par hasard.

– Ah oui ? Alors qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça signifie que… que nous ne sommes pas libres. Qu’aucun de nous ne l’est. »

Circonstances de lecture

Troisième et dernier tome de Silo.

Impressions

Hugh Howey a su écrire une trilogie qui tient en haleine du premier au dernier tome. Silo Générations constitue la fin de cette histoire mystérieuse ayant entraîné les hommes à vivre sous terre. Après la révolution du silo 18, Juliette entend bien découvrir ce que les dirigeants du silo 1 leur cachent. Mais la quête de la vérité est aussi source de dangers…

Je n’en dirai pas plus afin de ne pas vous gâcher le plaisir de découvrir cette trilogie futuriste très bien écrite. Un beau cadeau pour Noël !

Un passage parmi d’autres

 – Alors pourquoi vous nous aidez ? Pourquoi prendre des risques ? Parce que c’est l’impression que j’ai.

– Mon boulot, c’est de faire en sorte que vous restiez en vie.

Lukas contempla l’intérieur du serveur, les voyants, les câbles, les circuits.

– D’accord, mais ces conversations, cette lecture à deux, ces appels tous les jours à la même heure, pourquoi vous faites tout ça ? Je veux dire… Qu’est-ce que vous, vous retirez de tout ça ?

Il y eut un silence à l’autre bout de la ligne, un rare manque d’assurance dans la voix d’habitude si ferme de leur soi-disant protecteur.

– Je le fais parce que… parce que je peux vous aider à vous souvenir.

– Et c’est important ?

– Oui. Très important à mes yeux. Je sais ce que ça fait d’oublier.

– Et c’est pour ça que ces livres sont là ?

Un nouveau silence. Lukas eut l’impression de tomber sur une vérité par hasard. Il faudrait qu’il se souvienne bien de ce moment pour tout raconter à Juliette en détail.

– Les livres sont là pour que ceux qui héritent de la terre… ceux qui seront choisis… sachent…

– Sachent quoi ? le pressa Lukas.

Il avait peur de le perdre. Donald s’était aventuré dans ces eaux-là au fil de conversations précédentes, mais il avait toujours reculé au dernier moment.

– Pour qu’ils sachent comment rattraper le coup, dit Donald. Bon, c’est fini pour aujourd’hui. Il faut que j’y aille.

– Qu’est-ce que ça veut dire, « hériter de la terre » ?

– La prochaine fois. Il faut que j’y aille. Prenez garde à vous.

– Oui, dit Lukas. Vous aussi…

Mais le petit clic avait déjà retenti dans son casque. L’homme qui, étonnamment, en savait autant sur l’ancien monde s’était déconnecté.

Hugh Howey – Silo Générations – 2014 (Actes Sud)

Cloud Atlas – David Mitchell

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Les premières phrasesDavid Mitchell - Cloud Atlas

«  Derrière le hameau indien, sur un rivage délaissé, je découvris une piste d’empreintes encore fraîches. Passé le varech en décomposition, les noix de coco de mer et les bambous, ces traces me conduisirent à leur auteur, un Blanc, pantalon et queue-de-pie retroussés, chapka démesurée et barbe bien taillée, tant affairé à creuser et fouiller le sable cendreux à la petite cuillère qu’il remarqua ma présence seulement lorsque, arrivé à vingt pas de lui, je l’eus hélé. Ainsi fis-je la connaissance du Dr Henry Goose, chirurgien de l’aristocratie londonienne. Sa nationalité ne me surprit guère. S’il est un nid d’aigle à l’abandon ou un îlot lointain exempt d’Anglais, il ne figure sur aucune carte qu’il m’ait été permis de consulter. »

Circonstances de lecture

J’avais très envie de lire ce livre après avoir vu son adaptation au cinéma en 2013.

Impressions

Sommes-nous tous liés à travers les siècles ? C’est à cette question complexe que David Mitchell tente de répondre dans son roman « Cloud Atlas ». Chaque chapitre nous plonge dans le quotidien de personnes aussi différentes qu’un notaire découvrant les aborigènes au 19ème siècle, un jeune compositeur déshérité, une journaliste essayant de révéler un complot nucléaire, un vieil éditeur enfermé malgré lui dans une maison de retraite, ou encore un clone révolutionnaire dans un futur imprécis. Leurs points communs : une tache de naissance en forme de comète et un morceau de musique résonnant à travers le temps. Chaque chapitre possède un style propre à chaque personnage. Pas facile de lire ceux sur Zachry, vivant dans un futur où une grande partie du langage, des connaissances et de la culture a été perdue ! Bluffant.

Pour une fois, je ne suis pas déçue par l’adaptation qui en a été faite au cinéma par les Wachowski. Le livre à peine refermé, je n’ai plus qu’une envie : regarder de nouveau le film.

Un passage parmi d’autres

 Trois ou quatre fois seulement dans ma jeunesse, j’ai entrevu les îles de la Joie avant que les brouillards, dépressions, fronts froids, vents mauvais et courants contraires ne les emportent… Croyant qu’il s’agissait des terres de l’âge adulte, je pensais les revoir au cours de mon périple ; aussi ne pris-je la peine d’en enregistrer ni la latitude, ni la longitude, ni la voie d’approche. Jeune et fieffé crétin. Que ne donnerais-je aujourd’hui pour obtenir une carte définitive d’un immuable ineffable ? Posséder, si pareille chose existait, une cartographie des nuages.

David Mitchell – Cloud Atlas – 2007 (Points)

L’amour et les forêts – Eric Reinhardt

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Eric Reinhardt - L'amour et les forêtsLes premières phrases

«  J’ai eu envie de connaître Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre : c’était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d’humour, ces deux pages m’ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c’est un alliage suffisamment rare pour qu’il m’ait immédiatement accroché.

D’abord un peu précautionneuse, cette lettre était, à mesure qu’elle progressait, de plus en plus féroce et mécontente. De l’ironie, une réjouissante indiscipline, des clameurs de cour de récréation résonnaient dans ses phrases – leur graphie inclinée vers l’avenir suggérait bien l’audace consciente d’elle-même avec laquelle cette inconnue s’était précipitée vers moi par la pensée, comme si sa lettre avait été écrite d’une traite sans être relue avant de disparaître irrémédiablement dans la fente d’une boîte postale, hop, ça y est, trop tard, au terme d’une course irréfléchie, fougueuse, qui sans doute avait démarré à la seconde où la jeune femme avait posé la plume de son stylo sur le papier, déterminée, en se refusant la possibilité de tout retour en arrière. »

Circonstances de lecture

J’avais lu et entendu beaucoup de bien de ce livre.

Impressions

Je ne savais pas à quoi m’attendre en commençant « L’amour et les forêts ». Je connaissais juste le point de départ : une lectrice écrit à un écrivain pour lui dire tout le bien qu’elle pense de son dernier roman. Et, de fil en aiguille, elle se confie petit à petit sur sa vie. Je m’attendais à un livre léger, sur les bienfaits de la lecture, et ce lien qui unit secrètement lecteurs et écrivains. Pourtant, ce livre – s’il parle aussi de cela – est surtout un témoignage dur et cruel sur une femme harcelée par son mari, une femme qui un jour – un seul – se révolte…

A lire si vous avez le moral et le cœur bien accroché. Cette histoire fait sourire, rire (au début), puis secoue, choque, énerve… Heureusement, Eric Reinhardt nous délivre de superbes passages, de très belles phrases. A l’instar de celle-ci:  « Accepter sa propre bizarrerie pour en faire sa joie, n’est-ce pas ce qu’on devrait tous faire dans nos vies ? ». A méditer.

Un passage parmi d’autres

 J’ai retrouvé cette intensité du sentiment d’exister déjà perçue dans son premier envoi. Non parce que ma lectrice y témoignait d’un insolent bonheur : c’était en creux, par défaut, en suggérant qu’elle était confrontée à des vides, à des obstacles, à des entraves, qu’elle exprimait l’intensité de sa présence au monde – un jour, à force de le vouloir, elle parviendrait à être heureuse, semblait-elle vouloir dire. Elle ne donnait aucune indication sur la nature des contrariétés rencontrées, j’ignorais si ce qui l’empêchait d’être heureuse prospérait en elle-même ou dans son entourage (qu’il soit professionnel ou familial), mais en revanche sa volonté d’y résister, de les combattre, peut-être un jour d’en triompher circulait dans les profondeurs de sa lettre avec incandescence. Ce qui accentuait cette intuition que Bénédicte Ombredanne n’allait pas très bien, c’était aussi l’importance qu’elle accordait aux livres qu’elle adorait, une importance que je sentais démesurée : comparable à un naufragé qui dérive en haute mer accroché à une bouée, elle les voyait comme détourner leur route et s’orienter lentement vers sa personne de toute la hauteur de leur coque, c’était bien eux qui allaient vers elle et non l’inverse, comme s’ils avaient été écrits pour l’extraire des eaux sépulcrales où elle s’était résignée à attendre une mort lente. En cela je dois admettre que les lecteurs de cette catégorie n’ont pas une attitude ni des attentes fort différentes des miennes : moi aussi j’attends des livres que j’entreprends d’écrire qu’ils me secourent, qu’ils m’embarquent dans leur chaloupe, qu’ils me conduisent vers le rivage d’un ailleurs idéal. Elle me voyait comme un capitaine au long cours qui l’aurait distinguée dans les flots depuis le pont de son navire – et qui serait venu la sauver.

Eric Reinhardt – L’amour et les forêts – 2014 (Gallimard)

Nymphéas Noirs – Michel Bussi

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Michel Bussi - Nymphéas NoirsLes premières phrases

«  Trois femmes vivaient dans un village.

La première était méchante, la deuxième était menteuse, la troisième était égoïste.

Leur village portait un joli nom de jardin. Giverny.

La première habitait dans un grand moulin au bord d’un ruisseau, sur le chemin du Roy ; la deuxième occupait un appartement mansardé au-dessus de l’école, rue Blanche-Hoschedé-Monet ; la troisième vivait chez sa mère, une petite maison dont la peinture aux murs se décollait, rue du Château-d’Eau.

Elles n’avaient pas non plus le même âge. Pas du tout. La première avait plus de quatre-vingts ans et était veuve. Ou presque. La deuxième avait trente-six ans et n’avait jamais trompé son mari. Pour l’instant. La troisième avait onze ans bientôt et tous les garçons de son école voulaient d’elle pour amoureuse. La première s’habillait toujours de noir, la deuxième se maquillait pour son amant, la troisième tressait ses cheveux pour qu’ils volent au vent.

Vous avez compris. Toutes les trois étaient assez différentes. Elles possédaient pourtant un point commun, un secret, en quelque sorte : toutes les trois rêvaient de partir. Oui, de quitter Giverny, ce si fameux village dont le seul nom donne envie à une foule de gens de traverser le monde entier juste pour s’y promener quelques heures. 

Vous savez bien pourquoi. A cause des peintres impressionnistes.

La première, la plus vieille, possédait un joli tableau, la deuxième s’intéressait beaucoup aux artistes, la troisième, la plus jeune, savait bien peindre. Très bien, même.

C’est étrange, vouloir quitter Giverny. Vous ne trouvez pas ? Toutes les trois pensaient que le village était une prison, un grand et beau jardin, mais grillagé. Comme le parc d’un asile. Un trompe-l’œil. Un tableau dont il serait impossible de déborder du cadre. En réalité, la troisième, la plus jeune, cherchait un père. Ailleurs. La deuxième cherchait l’amour. La première, la plus vieille, savait des choses sur les deux autres. « 

Circonstances de lecture

Une jolie découverte. Roman choisi sur les conseils d’une lectrice de ce blog, et parce que l’histoire se déroule à Giverny.

Impressions

Cela faisait longtemps qu’un policier ne m’avait pas surprise à ce point. Si souvent je suis déçue par la chute des romans policiers, ici c’est loin d’être le cas. Le suspens dure jusqu’aux dernières pages, et la fin se dévoile de bien jolie manière, comme si un magicien nous laissait soudain voir l’envers du décor et tous les rouages de son tour ! Une belle surprise.

Dans « Nymphéas noirs », Michel Bussi nous transporte à Giverny, au cœur du village où Claude Monet passa une grande partie de sa vie à peindre ses célèbres Nymphéas. Si vous avez déjà visité ce village, vous serez heureux d’y retrouver les lieux que vous connaissez, du célèbre jardin, à la maison du peintre en passant par le Moulin des Chennevières. C’est un policier, mais pas seulement… C’est aussi une belle promenade sur les pas du peintre impressionniste.

Un passage parmi d’autres

 L’eau claire de la rivière se colore de rose, par petits filets, comme l’éphémère teinte pastel d’un jet d’eau dans lequel on rince un pinceau.

– Non, Neptune !

Au fil du courant, la couleur se dilue, s’accroche au vert des herbes folles qui pendent des berges, à l’ocre des racines des peupliers, des saules. Un subtil dégradé délavé…

J’aime assez.

Sauf que le rouge ne vient pas d’une palette qu’un peintre aurait nettoyée dans la rivière, mais du crâne défoncé de Jérôme Morval. Salement défoncé, même. Le sang s’échappe d’une profonde entaille dans le haut de son crâne, nette, bien propre, lavée par le ru de l’Epte dans lequel sa tête est plongée.

Mon berger allemand s’approche, renifle. Je crie à nouveau, plus fermement cette fois :

– Non, Neptune ! Recule !

Je me doute qu’ils ne vont pas tarder à trouver le cadavre. Même s’il n’est que 6 heures du matin, un promeneur va sans doute passer, ou bien un peintre, un type qui fait son jogging, un ramasseur d’escargots… un passant, qui va tomber sur ce corps.

Michel Bussi – Nymphéas noirs – 2010 (Pocket)